dimanche 23 juin 2013

Belle du seigneur... tout un roman, tout un film

Je ne sais pas vraiment par où commencer pour vous parler de ce film vu il y a quelques heures. 

J'y suis allée convaincue par les deux premières minutes (heureusement, HEUREUSEMENT, je n'avais pas vu la bande-annonce, vraiment piètre, ne la regardez pas!), par la sobriété lumineuse de l'affiche, et persuadée que Rhys Meyers serait parfait, tant plastiquement que par son énergie et son jeu exceptionnel. 
Mais un peu inquiète, tout de même, parce que Natalia Vodianova est une débutante - qui commence fort - et surtout, surtout, parce que lorsqu'on a lu ce roman, cet océan de mots, ces marées de monologues lyriques et satiriques, ces envolées d'amour qui sur des centaines et des centaines de pages se perdent et se noient lentement dans la folie de l'Histoire et des névroses de deux écorchés, on se demande vraiment comment une adaptation cinématographique pourrait ne pas nous frustrer considérablement, nous sembler coquille vide.

Mais non. Bien sûr, mieux vaut avoir lu le livre - avant ? après ? je ne sais pas trop... 
Mais les mauvaises critiques me semblent parfaitement injustes. Ne les lisez pas, et vous me direz vos nouvelles du film.
Comme j'ai eu raison d'y aller. Comme je crains de ne pas réussir à poser des mots sur l'émotion et l'admiration que j'ai ressenties devant ce travail d'orfèvre. 

La musique de Gabriel Yared (voir plus bas) s'immisce en nous dès le premier instant. Je ne savais pas qu'il avait composé la bande originale de ce film... si je l'avais su, j'y serais allée plus confiante encore.

C'est un film pour acteurs, et pour grand écran. Presque toujours en intérieur, en gros et très gros plans sur eux. Or, N. Vodianova joue bien, et J. Rhys Meyers joue plus que bien. Sa diction (à voir en VO absolument, est-il besoin de le préciser?), sa voix, son regard sont Solal. Il est acteur, au sens le plus littéral. Ses yeux, ses mots agissent, lui-même semble agi par le personnage, ses emportements sont saisissants. Solaire, oui. Il émane de lui une obscure clarté, pour paraphraser Corneille.

C'est un film qui, malgré les coupes, les ellipses, et la maladie qui traqua le réalisateur (l'histoire de ce film est elle-même un roman), semble prendre son temps. 

Un travail éminemment honnête : le réalisateur, amoureux du roman et de l'auteur (il a réalisé un documentaire sur Albert Cohen) a eu le courage de faire des choix, de ne pas chercher à tout retranscrire dans un film fleuve. Et il semble qu'il ait retenu les mêmes scènes que moi... Le scénario est habile. Tout y est, par petites touches. Bien sûr, la scène du vieillard (la seule chose qui m'ait déçue), le monde imaginaire d'Ariane et ses manies de perfection sont gommées. La satire féroce, et le lyrisme, assourdis. L'Histoire, tout juste évoquée. Et pourtant, tout y est, toujours dans la suggestion, dans la subtilité. A tel point que ceux qui n'ont pas lu le roman ne comprendront pas d'emblée. Mais tout viendra à eux en temps voulu. 
La photographie, sublime, les plans, le jeu des acteurs, les décors et les costumes font prendre vie à ces deux enfants gâtés et torturés - lui amer dans son impuissance politique et son souhait désespéré d'être aimé pour autre chose que sa beauté ; elle paralysée dans sa recherche du sublime et sa farouche résolution de garder la passion intacte - La violence de leurs névroses et de leur passion est partout, et le fil de leur tragédie est suivi, ténu mais tenu, réduit à l'essentiel, fort et beau. 
Il s'agit, selon moi et bien d'autres personnes, du plus grand roman d'amour du XXe siècle, en 850 pages de prose poétique.
Le film, lui, n'est certes pas un chef d'oeuvre novateur, mais il est magnifique, simple, sincère, subtil, prenant, porté par deux beaux acteurs, à voir sans arrière-pensée. Ce qui me paraît incroyable, c'est que la plupart des critiques pointent du doigt un film plein de poncifs, sans s'interroger plus avant... Alors qu'à mes yeux, précisément, c'est ce qu'il fallait, car dans le roman, les personnages incarnent des clichés ! Ou, plus exactement, des êtres nécrosés par les idéaux irréalistes et romanesques dont ils se nourrissent. C'est de ces clichés, poussés à leur paroxysme, qu'ils se meurent. Oui, ils sont adultères, égocentrés, riches, vont à l'hôtel, montent à cheval, tentent désastreusement de se rendre jaloux, oui, ils sont caricaturaux, mais le film, lui, ne l'est pas : il transcrit fidèlement l'éternelle tragédie des amants qui se conforment malgré eux à l'image imposée par le monde qui les entoure, jusqu'à disparaître.

Quelques extraits du roman, qui j'espère vous donneront du bonheur, tout en prouvant que les personnages sont bien victimes de l'amas de clichés qui pèsent sur eux...


la première danse, qui me fait toujours penser à "La Valse" de Claudel...
" Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d'eux seuls préoccupés, goûtaient l'un à l'autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d'être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines, parfois s'admirant dans les hautes glaces des murs, élégante, émouvante exceptionnelle femme aimée parfois reculant la tête pour mieux le voir qui lui murmurait des merveilles point toujours comprises, car elle le regardait trop, mais toujours de toute son âme approuvées, qui lui murmurait qu'ils étaient amoureux, et elle avait alors un impalpable rire tremblé, voilà, oui, c'était cela, amoureux, et il lui murmurait qu'il se mourait de baiser et bénir les longs cils recourbés, mais non pas ici, plus tard, lorsqu'ils seraient seuls, et alors elle murmurait qu'ils avaient toute la vie, et soudain elle avait peur de lui avoir déplu, trop sûre d'elle, mais non, ô bonheur, il lui souriait et contre lui la gardait et murmurait que tous les soirs, oui, tous les soirs ils se verraient ".

Je voudrais ajouter le passage du vieillard, puisqu'il est capital et peu repris dans le film.

Et puis un monologue intérieur bien amer de Solal, plus loin...

Bonne lecture !

En aparté : Gabriel Yared

 J'aime énormément ce compositeur grâce à deux oeuvres en particulier. 
- D'abord la musique du ballet de Roland Petit, Clavigo, le seul ballet que j'ai eu la chance de voir sur la scène de l'opéra de Paris. Hélas, pas la première, dansée en 1999 par le trio sans pareil Le Riche / Gillot / Osta (un petit aperçu ici et en entier et en HD - je vous recommande particulièrement la scène de duo-duel entre hommes, à partir de la 17e minute)
- Ensuite la B.O du film Le Patient anglais, pour laquelle il s'est inspiré d'une aria de Bach et d'une berceuse hongroise, les dévidant à l'infini : des frissons partout. Ecoutez...encore... Ecoutez encore... Et encore... Bon, j'arrête.
Il a travaillé deux autres fois avec Minghella, mais a aussi accompagné 37°2 le matin, L'Amant, La vie des autres, Le Hérisson, et a régulièrement quitté Hollywood pour des chemins plus aventureux : Godard, Mocky, Costa-Gravas, Assayas, Chatiliez, ...

S'ajoute aujourd'hui la musique de Belle du seigneur, si envoûtante et différente de ses oeuvres habituelles.

2 commentaires:

Iliana a dit…

Quel beau post !

On le sent vraiment écrit par la passion, et elle est communicative, tu donneras envie à tout le monde de s'y rendre, je pense :)

Quant au compositeur, je ne connaissais pas son nom, pourtant, j'ai de beaux souvenirs de la musique du Patient anglais ou de La Vie des autres, alors je vais m'empresser d'aller écouter et regarder tes liens, surtout s'il y a Roland Petit au bout du chemin !

Anonyme a dit…

J'habite la deuxième ville de France. Mercredi dernier, jour de la sortie du film, il était projeté dans deux "multiplexes", ainsi que dans un troisième peu éloigné (zone commerciale).
Les trois l'ont DÉJÀ retiré de leur programmation.
Motif : ne remplit pas la salle...
Il n'est plus à l'affiche à 50 ou 60 km à la ronde.

Je ne pouvais le croire, j'ai appelé pour savoir ce qui se passait...

Je me demande contre qui il faut être en colère...

Laurence