mardi 2 juillet 2013

Mise à nu...

Pendant des années, j'ai posé pour des écoles d'art : dessin, peinture, sculpture. 
Cela payait, entre autres petits boulots, les voyages, les cadeaux, les vêtements de mes années d'étudiante. 

Un gagne-pain comme un autre ? Pas tout à fait. Mais à mille lieues de l'image sulfureuse que Béart dans La Belle Noiseuse ou Adjani dans Camille Claudel (des films magnifiques!!) ont pu donner... 

Comment avoir pensé à cela ? Oh, j'ai aussi fait des ménages, des gardes d'enfant, des cours particuliers, de la vente... Mais la pose paye mieux, même si le salaire horaire n'est pas si élevé au regard de la difficulté et de l'exposition, et les horaires sont pratiques et flexibles, chose importante pour un étudiant. 
Surtout, le monde de l'art ne m'était pas étranger, je le savais aussi honorable qu'un autre lorsqu'on sait à qui s'adresser, et j'avais la chance d'étudier dans une ville fourmillant d'ateliers et d'écoles. J'ai donc postulé, et bien vite obtenu bon nombre de séances, compte tenu du petit nombre de modèles disponibles et de mon physique bien en chair et en muscle : souvent complexant en photo, il devient un atout réinventé par la terre et les mains des artistes. De 2005 à 2009, j'ai posé jusqu'à vingt heures par semaine, depuis les séances de dessin de deux heures où chaque pose se décompose en instantanés de trente secondes, jusqu'aux stages de sculpture où l'on dépasse la limite de ses forces afin de tenir, dix heures durant, le cou en extension ou les jambes pliées, voire les deux à la fois. 

De quelques idées reçues, et de ce que le modèle ressent

Les modèles sont-ils exhibitionnistes, ou même particulièrement à l'aise avec leur corps ? Point du tout. Vous ne risquez pas de me faire mettre seins nus sur une plage, par exemple ! 

La pose pour des sculpteurs met en jeu beaucoup de choses, bien plus que pour la photo, mais pas la pudeur, car la distance est là. Alors, quoi ? 

La pose est mise en scène : un socle, un peignoir que l'on enlève au dernier moment, une lumière, une distance respectueuse, une bulle de méditation.
La pose est création : les poses sont proposées par les modèles ; chacun a sa personnalité, sa tendance à des poses académiques, naturelles, étranges... selon son corps et son goût. Lorsqu'on pose autant que je l'ai fait, il faut une imagination débordante pour toujours se renouveler. Et l'on découvre la capacité inépuisable du corps humain à dessiner l'espace.
La pose est acceptation : tous les corps intéressent : enceints, âgés, maigres, massifs... et tous ont une beauté.
Les jours où, comme tout le monde un jour ou l'autre, l'on trouve son corps flasque, difforme, il y a toujours un élève ou un professeur pour admirer une ombre, une courbe, une ligne, et tout va mieux. 
On apprend à se voir avec les yeux des autres, tellement plus indulgents, tellement prêts à voir la beauté en nous quand nous ne sommes que noirceur à notre égard.
Surtout, l'argile est une matière merveilleuse : elle gomme les défauts, restitue la puissance des contours et du corps quel qu'il soit. Elle absorbe et renvoie une force vitale, brillante, mouvante, pleine de facettes. Elle se lisse, se cisèle et se déplace sous les belles mains qui la modèlent. Pour ceux qui l'ignoreraient, les sculptures en plâtre et en bronze commencent par là: un modelage en argile.
La pose est découverte : de son corps, de son fonctionnement, de ses douleurs, de ses muscles et de ses articulations. Du vertige, lorsqu'on pose debout. La plupart des modèles ont une expérience du corps et du souffle : danseurs, chanteurs lyriques, yogis, etc.
Je le connais maintenant par coeur, ce corps : je sais où j'aurai mal, comment le mal évoluera avec les heures, où je dois masser, appuyer, alléger, étirer ; je suis devenue d'une immobilité incroyable dans la vie quotidienne, les gestes parasites s'en sont allés. 
La pose est offrande et échange, presque rituel : on donne sa lumière, son univers, son endurance, et en échange viennent le respect, l'attention et la chaleur des regards.
Elle est rencontre, bien sûr, avec des artistes et des personnes variées, passionnantes.
La pose est force : force physique, dans la tension musculaire, l'élan à conserver jusqu'au bout ; force mentale surtout, car tout vous commande de bouger et vous devez résister. Rien n'est plus contraire au corps humain que l'immobilité complète. Même assis des heures, vous effectuez sans vous en apercevoir, en permanence, d'infimes changements dans la répartition de votre poids.
La pose est apprentissage : de l'immobilité, de la méditation. De la patience. De la dilatation du temps. Des limites de l'épuisement nerveux et physique, toujours repoussées. Des heures à distraire la souffrance, à se concentrer sur telle ou telle chose, à détendre les muscles un par un, à déjouer l'esprit et à jouer avec ses rêves ou ses connaissances, entouré(e) du recueillement souvent silencieux de ceux, hommes, femmes, retraités désoeuvrés, artistes absorbés tout entiers, jeunes élèves angoissés, qui essaient de voir plus loin que le bout de leur nez, de saisir le mouvement, la tension, la torsion. Qui cherchent à extraire votre substantifique moëlle, et non à faire de vous un être sexué ou érotisé. Qui parlent géométrie et non parties du corps.

La pose est une école de la vie, en plus d'un moyen de la gagner.

Et tous les conseils sans cesse répétés aux élèves, des centaines de fois entendus, je rêve à présent de les mettre en application. Moi aussi, je veux donner vie à un rêve de glaise... 

Instantanés
Quelques réalisations, parties de moi, que je préfère, par différents artistes ou élèves. Certaines sont abouties, d'autres ne sont que des esquisses. Elles ne sont plus vraiment moi, et pourtant il y a comme un peu de ma sueur, de ma douleur et de mon âme dans chacune... Elles flattent un aspect qui a séduit l'oeil de l'artiste, et contempler ces courbes réinventées est comme une thérapie qui me réconcilie avec moi-même et mon corps.












 

Si vous souhaitez connaître de bonnes écoles d'art à Nantes, pour amateurs ou professionnels, n'hésitez pas à laisser un commentaire ou un message.

7 commentaires:

Cél a dit…

Ce magnifique article, écrit avec l'élégance qui va avec le modèle, me parle et me touche. Tu décris si bien une réalité que je ne connais pas...C'est à donner envie de poser! Merci pour ces mots qui, lus avant de me coucher, m'apaisent et promettent de doux rêves, tout allégés par la poésie de cette belle description.

Aline (Kroko) a dit…

Sublime !
ça me donne envie de refaire du dessin de nu tiens ...
(épuisant aussi pour l'artiste ^^' )

Manon Naïs a dit…

Oui Kroko, c'est un aspect que malheureusement je ne connais pas, mais je vois bien que c'est intense pour l'artiste !

Iliana a dit…

Quel bel article !
C'est une expérience que je ne connais pas du tout non plus, et je n'avais jamais réfléchi à tout ce que ça pouvait impliquer, au-delà du fait que j'aurais l'impression d'être morte de honte. Mais en te lisant je me rends compte qu'il n'est absolument pas question de ça dans la pose.
C'est une très belle approche du corps et de sa maîtrise. Ça m'évoque assez le travail de la danse, en fait.

Et le résultat est splendide, la couleur de l'argile, son modelage, je veux bien croire que le résultat fasse du bien !

Je suis contente de voir le résultat de toutes ces heures de pose !

Charlotte Swan a dit…

Très beau... émouvant de lire cette relation corps-esprit, ce vécu. J'aime beaucoup la dernière sculpture

mitochondrie a dit…

Très beau texte ! J'ai été, il y a longtemps, de l'autre côté, et je ne soupçonnais pas tout ce que cela impliquait pour le modèle (hormis la force physique et morale nécessaire pour tenir une posture!)

Anonyme a dit…


Article très intéressant, suivi de très belles photos... On peut dire que tu sais faire ressentir les émotions au travers de ton texte, Manon. Je pense que tu pourrais écrire des histoires très captivantes;)...

Matt qui écrit depuis son lieu de travail (mais Chhhht, ça reste entre nous, bien sûr).