jeudi 22 octobre 2020

Expos de saison : sélection parisienne

Qu'elles soient nouvelles ou jouent les prolongations, petit programme des 14 expos qui me font le plus envie, par ordre chronologique de clôture (chaque titre contient l'hyperlien vers la présentation détaillée officielle).

Pour cette saison, beaucoup de photographie, de l'humour, des voyages lointains, des tempêtes d'eau et d'huile. En vous souhaitant d'enrichissantes immersions dans l'Autre, plus que jamais.

Edward & Nancy Kienholz, Galerie Templon, jusqu'au 31 octobre. Des saynètes allégoriques de l'Amérique des laissés-pour-compte des années 60. Certaines difficilement supportables. 

Josef Koudelka. Ruines, à la BNF, jusqu'au 16 décembre 2020. 110 tirages panoramiques inédits pour 30 années d'arpentage des sites archéologiques méditerranéens (et 170 tirages de la même série, offerts par l'artiste). A ne pas manquer.

Le Rire de Cabu, à l'Hôtel de ville, jusqu'au 19 décembre 2020. 350 oeuvres en 8 thématiques. Cabu, c'est un trait naïf et insolent, comme son humour et comme son Grand Duduche, politique, social, antimilitariste, farceur. Tout le monde en prend pour son grade, aussi l'expo devrait-elle plaire au plus grand nombre. ^^

Les Musiques de Picasso, à la Philarmonie, jusqu'au 3 janvier 2021.

Noir et blanc : une esthétique de la photographie, au Grand Palais, du 12 novembre 2020 au 4 janvier 2021 (ne pas se fier à l'affiche).

Sarah Moon, PasséPrésent, au Musée d'Art moderne de la ville de Paris, jusqu'au 10 janvier 2021.

Turner, peintures et aquarelles, au musée Jacquemart-André, jusqu'au 11 janvier 2021.

Les expositions de ce musée sont très appéciables : des oeuvres en nombre raisonnables (60 aquarelles et 10 toiles pour celle-ci), bien accrochées, bien éclairées.


Man Ray et la mode, jusqu'au 17 janvier 2021, au Musée du Luxembourg.
 

Le Corps et l'âme, au Musée du Louvre, jusqu'au 18 janvier. 
 
 
Les Origines du monde : l'invention de la nature au siècle de Darwin, au Musée d'Orsay jusqu'au 14 février. L'exposition croise science et art, afin de mettre au jour la manière dont, au XIXe, les progrès des sciences naturelles inspirent les artistes. 
 

Pierre Dac. Du côté d'ailleurs, au Musée d'art et d'histoire du judaïsme, jusqu'au 28 février 2021.

Marc Riboud (photos d'Asie), au Musée Guimet, du 4 novembre 2020 au 1er mars 2021.
 
  
Tempêtes et naufrages. De Vernet à Courbet, du 18 novembre 2020 au 14 mars 2021, au Musée de la vie romantique.
 
 
Les Olmèques et les cultures du Golfe du Mexique au Quai Branly, jusqu'au 25 juillet 2021.
 

mardi 11 août 2020

Bijoux d'été, vanités raisonnées

 



Dans une brocante marseillaise, j'ai recueilli, pour une somme symbolique, des coquilles d'ormeaux, idéales pour disposer les quelques bijoux que je porte tout au long de l'été. Cette image me trottait dans la tête depuis un petit moment. Histoire de rester près de la mer une fois rentrée chez moi...

C'est l'occasion de vous présenter, sous la canicule, les menus trésors - sans grande valeur marchande pour la plupart - adoptés en faisant le moins de mal possible à autrui (et à mes finances) : en petit nombre, presque tous sont anciens ou de seconde main, afin d'éviter de financer des conditions de travail honteuses (même si les bijoux pèsent moins que les technologies, ils pèsent, et sont bien plus facilement contournables), ou encore de petits créateurs - ça n'annule pas l'impact écologique (extration des minerai et des pierres précieuses, chimie nécessaire), mais au moins, le bijou n'est pas monté par un esclave moderne planqué dans un sous-sol français (pour les marques les plus luxueuses) ou plus lointain.

Ce n'est pas un effort pour moi de me tourner vers ce type de bijoux, puisque j'aime chiner et que mes goûts me portent naturellement peu vers les styles du moment. Cela dit, acheter des bijoux d'occasion ou en matériau recyclé n'empêche pas le circuit minier de prospérer, puisque la survie des mineurs en dépend. Si on a l'envie et les moyens d'acheter du neuf, on peut donc se tourner vers ceux qui tentent d'assainir ce marché pour améliorer la conditions des travailleurs. Pour l'or, voir par exemple cet article.

***

L'ormeau est un genre (regroupant plusieurs espèces) menacé, surpêché partout dans le monde en raison de sa chair goûteuse, mais aussi et surtout de sa splendide teinte bleu irisé, dont on fait notamment des bijoux. J'en avais parlé dans CET ARTICLE, après qu'on m'eut rapporté de Nouvelle-Zélande un pendentif issu des débris recueillis sur les plages. 
On l'appelle aussi "oreille de mer", conformément à l'étymologie grecque de son nom, Haliotis.  

Certaines coquilles ne sont "que" rosées : bien que jolies, elles affolent moins les convoitises, et on peut en récupérer ici ou là, chose faite par la main anonyme qui ramassa les miens, et les a peut-être mangés avant. 

Entre la pierre et l'ombre de la lavande, voici donc le détail de leur contenu estival. 

L'argenté ne m'allant pas du tout (je suis une "femme automne" ^^), la dominante est au doré/orangé, et puis un peu d'écru et de rose pâle, teintes qui me vont lorsque j'ai un minimum de hâle. Vous les reverrez sûrement portés, au gré des tenues d'été.

Sous l'égide du soleil et de la mer... 

Boucles d'oreille, offertes par une vendeuse Vinted
Pendentif pomme de pin, Nature et découvertes, 4 € sur Vinted
 
Gourmette plaqué or années 80, torsadée, gravée ;
achetée 80 € à une revendeuse spécialisée, en 2015
 
Collier vintage en perles de verre (1 € sur un marché aux puces)
Bague avec nacre blanche (1 € sur un marché aux puces)
Bague-ancre en métal doré (1 € sur Vinted)

Bracelet en bronze et résine d'un couple d'artisans français installés dans la région d'Annecy entre 1950 et 1980 ; m'a été offert par un membre de la famille (Cavanna)

Pendentif oursin (minuscule, je cherche une chaîne d'1 mm !) en or rose, 7 € sur Vinted
Chaîne "point mousse" en plaqué or, achetée neuve en bijouterie en 2016
 
Parure en quartz rose, perles fantaisie & métal doré, 15 €, à une créatrice égyptienne dont je n'ai plus les coordonnées

 Boucles d'oreille artisanales turques en bronze (& un flash d'or pour limiter l'oxydation), 45 € chez Mamamushi, rue du Château d'eau à Paris :
 
Une boutique éthique dont les patronnes nouent des partenariats avec des créateurs ; dans le cas de ces boucles, deux jeunes frères stambouliotes, rencontrés dans le grand bazar de la ville. 
J'en ai perdu une, elle a pu être refaite et payée à l'unité (ils ont créé eux-même le moule).

vendredi 8 mai 2020

Le Seigneur des porcheries, de Tristan Egolf



  
"C'était étrange d'avoir un moment à soi - et pas seulement un moment, mais une pleine réserve de moments à venir, et dont aucun ne voulait venir, et dont aucun ne voulait lui faire la peau. S'il en avait eu la force, il en aurait rassemblé quelques-uns et les aurait serrés dans une boîte à cachets, pour plus tard".


John Kaltenbrunner est né dans une ferme du Midwest, dans la ville de Baker. Il s'y échine, écrasé par le mythe d'un père qu'il n'a pas connu. Son tempérament farouche et sa personnalité fruste, confrontés au rebut d'humanité qui peuple sa ville et à une malchance sauvage, finissent par lui construire une vie que le chien le plus malheureux fuirait en courant.
Mais pas John. John vit pour la vengeance.

"Nous pensons que le fin mot de l'affaire est le suivant : John était trop profondément ancré dans sa propre histoire à Baker pour faire ses valises et partir. Il n'aurait probablement jamais été en mesure de se supporter s'il avait quitté la ville sans d'abord mettre le feu à quelques centaines de magasins d'articles de pêches. Il y avait trop de choses en suspens dans son existence. Trop d'affaires qui restaient à résoudre. Il avait perdu une bataille de trop, fait quelques milliers d'erreurs de trop pour se retirer sans essayer au moins de revenir au score."

Rebut d'humanité ? Les bigotes cupides, les enseignants lâches, la brutalité, la mesquinerie, la veulerie, l'égoïsme, la haine, la cruauté, la bêtise, l'abrutissement suintent de chaque phrase, fouettent sans répit. Le roman est une fresque de caricatures si crues qu'elles regagnent en réalisme.

 "Horthense recula d'un pas, prise à contre-pied. Les diverses composantes de son profil se crispèrent sourdement, comme si elles étaient un instant passées aux mains d'un marionnettiste arthritique."

La société entière y passe : ouvriers alcooliques, bourgeois rétrécis, éboueurs méprisés, immigrés déchus, grenouilles de bénitier spoliatrices, policiers fainéants, industrie agroalimentaire inqualifiable, médiocrité politique...

"Selon les termes de Dale Murphy, la plèbe de Baker est une foule surmenée, intarissablement mélancolique, de patriotes sectaires qui verraient volontiers tous leurs voisins bien-aimés se balancer au bout d’une cravate en fil de fer, pendus aux réverbères tout au long de la route du boulot. C’est le pays des autocollants « Jésus est parmi nous ! » sur les râteliers à fusils, le pays où l’église est le pivot de la vie quotidienne, où la marque de sa voiture compte plus pour le prestige d’un homme que sa femme, où les racines familiales plongent, et parfois s’entrelacent, aussi profond que l’eau de source. La communauté tourne autour de mariages, d’enterrements, de rencontres sportives scolaires, de la maxime éternelle selon laquelle « ça ne peut pas merder si je bosse un max », et de l’absorption quotidienne d’une quantité aussi importante que possible de bibine."

 "Plus on attendait pour attaquer la question centrale - plus on s'en écartait pour courir après des leurres, plus on cavalait sur des fausses pistes -, plus l'ardoise s'alourdissait irrévocablement. C'était cette mentalité proverbiale de rat de travail consistant à prendre une chose après l'autre, au lieu d'aller droit à la jugulaire, qui réduisit Baker à un bourbier bureaucratique quadriplégique en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. "


Egolf a le goût de l'énumération ; ça pourrait lasser, mais ce foisonnement baroque m'a semblé parfaitement adapté à l'atmosphère et aux intentions de l’œuvre. Inspirés, les inventaires ne sont ni lourds ni laborieux, tant la satire gronde.

"Une partie de lui-même voulait dire que, oui, sa réinsertion progressait à merveille – depuis sa libération il avait appris à trancher la jugulaire électrocutée sous tous les angles possibles et imaginables, à baragouiner des chapelets de jurons en espagnol des ghettos, à désinfecter à l’acide borique son appartement envahi par les cafards, à laver à la main son linge trempé de sang dans un bac de douche, à préparer des plats pour micro-ondes sur une cuisinière classique sans roussir la purée, à débiter d’un seul trait une poignée de vannes de prolo, les subtilités poétiques des tubes country du moment, que tous les nègres ont le nez épaté parce que Dieu a dû leur poser le pied sur la figure pour arracher la queue, que le devoir de l’homme est d’obéir à Dieu, mais que le devoir de la femme est d’obéir à l’homme, que les Hessiens de Pottville mangent leurs enfants, qu’il vaut mieux voir sa femme se tirer avec un Juif que son gosse rouler sur une moto japonaise et que, à ce propos, les Japs redevenaient complètement incontrôlables – serait temps de leur en balancer une autre -, que tous les étrangers devraient être bannis sur un lointain récif corallien et puis, hop ! une grenade à fragmentation, à voter républicain ou mourir, qu’il n’y a rien de meilleur pour l’âme qu’une bonne journée de travail, qu’un bon pédé est un pédé mort, à s’abrutir d’alcool comme seul moyen de trouver le sommeil, et que, pour tout dire, à ce train-là il serait complètement amendé en un rien de temps. Oui, il faisait des progrès notables."

On pourrait le comparer à l'excellente Conjuration des imbéciles de Toole, mais ce serait superficiel. Ignatius Reilly est plus léger, odieux et cultivé ; John Kaltenbrunner est un héros de tragédie crûment réaliste, travaille, se bat seul, sans gémir, et conserve un certain sens du collectif. Le roman d'Egolf est moins redondant, l'intrigue beaucoup plus sophistiquée, le monde social bien plus présent. Toole laisse la trace d'une litanie ; Egolf une série de scènes indélébiles, comme un film dur et barré.

John, en bon déchet social, échoue donc, en intérim, aux abattoirs et aux ordures. Le milieu rejoignant le symbole, ce sont de grands passages du roman, à mon sens assez inoubliables. La description de l'industrie de viande de dindes dégoûte à jamais de la viande industrielle ; elle est pire que des images, et je n'en reproduis rien ici. Âmes sensibles, vous voilà prévenues.

"La pièce où il se trouvait était baignée des relents de la mort, tout comme l'air à un kilomètre à la ronde était lourdement chargé d'arômes de sang et de viscères. A présent, assis à portée d'oreille du bourdonnement soutenu de la chaîne de nettoyage et du crissement lancinant des chariots et des lames rotatives, il avait l'impression d'entrer dans le ventre de la baleine. Il était moins effrayé que songeur : cela commençait à corroborer les assertions des divers champions des armes à feu et de la chasse, qui clament haut et fort que les opérations par lesquelles la viande arrive dans nos assiettes feraient passer pour d'aimables amis de la nature les hordes de trolls lourdement armés qui sillonnent les forêts en quête de cerf à massacrer. Ce qui est plutôt vrai, en dépit de la bassesse de plafond générale de la majorité des chasseurs ; tout comme il est parfois nécessaire de "distinguer l'homme de l'artiste", il est aussi essentiel de savoir faire crédit d'une juste conclusion sans égard pour l'apparente incapacité spirituelle ou intellectuelle de son ou de ses auteur(s)." 


"Statistiquement, chaque citoyen civilisé produit chaque année un minimum de mille pour cent de son poids en déchets. Chaque société "civilisée" recule devant ce monceau comme devant la contagion elle-même, reléguant ainsi la strate la plus basse de sa population au soin de l'en débarrasser. L'éboueur ordinaire participait autant de l'anathème pour cette société que lesdits déchets. Le boueux n'avait pas plus sa place parmi les citoyens respectables que les ordures dont il venait le soulager n'avaient leur place sur le tapis du salon."

La soif de vengeance, une fois déclarée, accouche difficilement, car John, seul, apparaît comme l'insignifiance, l'impuissance-même, dont les premières révoltes ont été durement écrasées.

"L'un dans l'autre, ce retour fut un non-événement. John avait escompté, peut-être même espéré, un petit quelque chose de plus pour annoncer son arrivée - quelques croix en feu ou des foules prêtes à le lyncher sur la pelouse, un sabbat de méthodistes lui barrant la route, une délégation du conseil des écoles, n'importe quoi."

 "Les virtualités étaient innombrables, mais les possibilités réelles étaient inexistantes. Il se retrouva exactement là où il avait commencé – contemplant le feu sans raison particulière de bouger."

Mais le grain monte, ne cesse de gagner en puissance, et ce jusqu'à l'arme fatale : la grève des éboueurs.

"Il n'y avait que juste après l'aube que nous pouvions nous aventurer à l'air libre. Quand nous le faisions, nous fouillions les rues du regard, admirant le carnage comme des parents fiers. Le merdier obtenu était véritablement incroyable. Il surpassait toutes nos espérances. En à peine plus d'un mois et demi, Baker s'était métamorphosé en un cloaque grouillant à côté duquel la décharge elle-même ressemblait à un parc sur la Riviera. C'était comme si l'égout de la communauté avait soudain été obturé et que tous les effluents avaient débordé en incessantes vagues de putréfaction. C'était un parfait rappel de tout ce qui avait toujours plané à l'envers du décor : ce qui entrait, ce qui sortait, et ce qui sortait, quand personne ne s'en occupait, n'allait nulle part. Il s'accumulait de tous côtés, s'immobilisant sous son propre poids, puis basculant en coulées informes. Il colonisait les vérandas, bordait les paillassons et les escaliers, constellait les allées de gravier et les trottoirs, remuant sans cesse sous l'effet du travail de sape de charognards invisibles. Cygnes en porcelaine et nymphes de laiton étaient souillés de moutarde et d'huile de friture."

Le choix d'un narrateur interne côtoyant John et du récit rétrospectif magnifie l'expérience collective.

"L'impact de John sur nos vies fut incalculable. Les cinq mois que nous avons passés en sa compagnie furent capitaux sur deux fronts : pour John ils sonnèrent la rétribution de toute une vie, la culmination et la libération de toutes les énergies jusque-là entravées ; un règlement de compte bien mérité et longtemps attendu. Pour nous, ils signifièrent un bon coup de pied au cul tout aussi mérité ; la fin de la stupeur catatonique, de la soumission servile ; une sonnerie de réveil et un point d'embarquement." 

 "Imaginez vingt et un torche-collines raides morts se percutant les uns les autres en pourchassant un porcelet lubrifié et terrifié. Quatre mois plus tôt, nous noyions notre éternelle tristesse sans rien d'autre devant nous délétère étendue à l'infini. Et nous voilà, une saison plus tard, bourrés comme des coings mûrs à la barbe du contribuable, sans boulot, intoxiqués à l'essence de briquet, sujets de discussions publiques enflammées, titubant dans un jardin en friche aux trousses d'un cochon volé. Il y avait ainsi quelques événements de choix qui justifiaient la grève sous le pur angle de l'esthétique. Celui-ci en était un..... quoi qu'il advienne des journées à venir, cette nuit serait quelque chose que personne ne pourrait nous enlever. Elle était à nous maintenant. Nous la porterions en nous pour le restant de nos jours. Et même si personne d'autre que nous ne pouvait jamais en comprendre la valeur intrinsèque, c'était sans importance. Nous comprendrions. Nous avions été là. Nous avions vu. C'était la seule preuve qu'il nous faudrait jamais"

Alors, de la tornade au match dantesque, du massacre des dindes de batterie évadées aux monceaux d'ordures, c'est une sorte d'"apocalypse joyeuse"qui s'offre à nous, jusque dans les églises et les cimetières. La traduction de Rémy Lambrechts, d'une qualité remarquable, rend la langue d'Egolf pantelante, dense, d'une richesse et d'une puissance qui s'enrayent et s'entraînent mutuellement toujours plus loin, jusqu'à des délires d'une lucidité fulgurante, qu'un Bosch ou un Brueghel n'auraient probablement pas reniés. Le Seigneur des porcheries est in fine un voyage fantasmagorique accéléré dans le quotidien des oubliés de la grande Amérique, enfer sur terre dont il s'agit de devenir le patron, enfin.

"Ils venaient de mettre en place leurs lances et s'apprêtaient à commencer quand les vitraux finirent par céder, explosant avec le grondement d'un coup de canon. Des milliers d'éclats de verre brûlants s'abattirent en pluie sur la rue. Les pompiers firent le dos rond et s'égaillèrent à travers les restes de la Cène, examinant leurs tuyaux à la recherche de dégâts et retirant des éclats d'apôtres de leur tunique. Un véritable lac de fumée s'écoula de l'ouverture maintenant béante. A l"intérieur, un mur de flammes dévorait la résurrection. Les mosaïques du mur opposé s'effritaient et tombaient par pans entiers. L'un des battants du portail finit par céder et bascula cul par-dessus tête au bas des marches et jusque dans la rue."

Entre dégoût et désespoir de cause, on s'étrangle de fureur et on rit jaune, ne sachant si l'on déteste ou si l'on adore John, lutteur solitaire que la société tient sous une coupe bue jusqu'à la lie, seigneur des porcheries humaines et des limbes de la révolte. C'est noir et troué de lumière, parfait pour réveiller des rêves de combat. Parce qu'à la page 595, il y a la liste, maigre mais immense, des gains de l'apocalypse.

"il s'assit dans le noir, se rendant compte une fois pour toutes que Baker, après avoir essayé de le briser par tous les biais imaginables, avait fini par se résoudre à tenter de l'assassiner de sang-froid. Et Baker avait échoué. Il se laissa envahir par un sentiment de triomphe. Pour la première fois de sa vie, il s'était montré digne de l'assertion première d'Isabelle : on ne peut pas tuer ce qui refuse de mourir."

***

Le Seigneur des porcheries, (sous-titré Le temps venu de tuer le veau gras et d'armer les justes), 1998, Gallimard puis Folio, 600 p. 

Premier roman de Tristan Egolf (1971-2005), activiste, refusé par plus de 70 éditeurs américains.

Il a eu le temps, avant son suicide, d'en écrire un autre, Jupons et violons, que j'ai hâte de me procurer.
 

dimanche 1 mars 2020

La Mouzaïa en hiver (Paris XIXe)


Dans le nord du XIXe arrondissement, entre les immeubles sans grâce du boulevard Sérurier, de la Place des Fêtes et de la rue des Lilas, le quartier de la Mouzaïa détone, avec ses petites maisons et jardinets accolés le long de ruelles appelées "villas". 

Souvent méconnu des parisiens eux-mêmes, il est l'une des premières promenades que je suggère à Paris, d'autant qu'il se trouve dans le prolongement direct du parc des Buttes-Chaumont, qui vaut lui aussi d'être vu.

Etroites rues pavées en pente, jardins à l'anglaise, couleurs vives et détails inattendus : tout y est charmant, en toute saison. Si la fin du printemps reste le meilleur moyen d'admirer le travail des mains vertes du quartier, j'ai un gros faible pour la lumière de l'hiver, comme ce matin de début février.

Se promener (des heures...) à la Mouzaïa, c'est voyager dans le temps. Les 250 maisons environ, construites à partir de 1880, sont restées là, miraculeusement préservées, d'abord grâce à la fragilité du sous-sol miné de galeries, puis grâce au classement du quartier comme "site pittoresque de la ville" en 1976. L'ambiance en est devenue cinématographique (il y a d'ailleurs une école de cinéma tout à côté).

Chaque rue, chaque villa est dotée de son charme propre ; il faudrait marcher à la fois le nez en l'air et les yeux rivés à l'autre côté des grilles... Je conseille donc de se laisser aller à un itinéraire en zig-zag aller et retour, car les perspectives changent selon qu'on les aborde par en haut ou par en bas, et puis bien sûr, on voit chaque fois de nouvelles choses.

Le nom "Mouzaïa", celui de la rue principale autour de laquelle se déploient les villas, fait référence, hélas, à une bataille de la colonisation de l'Algérie ; on appelle aussi ce quartier "quartier d'Amérique" : vous découvrirez pourquoi sur place, si vous lisez les petites bornes touristiques...

Puisque la gentrification galope au nord de Paris, on ne s'étonnera pas outre mesure d'apprendre que ces maisons, qui dépassent pour la plupart le million à la vente, avaient été construites à destination des ouvriers. 

Subsiste d'ailleurs, au 5 rue de la Fraternité, la façade de "L'Oeuvre La bouchée de pain", une association fondée par Bourreiff, et sur laquelle il est intéressant de se renseigner ici : clic

 

Le terrain (qui faisait partie des communes de Belleville et de La Villette, annexées à celle de Paris en 1860) abritait des carrières de gypse (une pierre à plâtre d'excellente qualité, qui a notamment contribué à tous les beaux plafonds à moulures de Paris), mises à l'arrêt en 1860. On y installe ensuite un marché aux chevaux qui périclite rapidement. La ville décide finalement d'assainir et de lotir à bas prix à des investisseurs privés, afin d'offrir des solutions de logement décentes aux classes modestes : des "habitations à bon marché" (HBM, loi de 1889). Il était prévu qu'elles soient vendues avec des prêts très longue durée et un apport minimal, afin de permettre aux ouvriers d'accéder à la propriété. Elles leur seront finalement louées... 

Le promoteur et architecte Fouquiau saute sur l'occasion et investit, avec l'appui de prêts immobiliers publics. Ses plans suivent les idées hygiénistes et doivent tenir compte d'une contrainte majeure : le sol, véritable gruyère sur plusieurs dizaines de mètres de profondeur, ne peut soutenir que des habitations légères (un étage maximum). En 1898, la première villa Fouquiau est terminée. 30 maisons, toutes conçues sur le même modèle : petite porte d'entrée dotée d'une marquise, entresol, rez-de-chaussée, chambre à l'étage, jardinet devant et courette arrière avec sanitaires. Les matériaux : brique rouge, pierre et meulière. Aujourd'hui, la plupart des maisonnettes sont crépies de coloris pastel ou plus vifs, donnant au tout un aspect joyeux et dépaysant à Paris ! 

Les touches de brique demeurent aussi, et les habitants font de toute évidence un petit concours de la main la plus verte, offrant des beautés végétales même en hiver : rosiers précoces, jasmins, mimosas, etc.  



 

En 1900, le quartier héberge un membre de la bande à Bonnot ; en 1924 s'y installe une usine de machines à coudre. S'ajoutent alors des maisons plus cossues, louées à des employés : d'abord le hameau du Danube, en 1924. Acessible avec l'accord d'un habitant au 46 rue du Général Brunet, il s'agit d'un ensemble de 28 pavillons en boucle, conçu par les architectes Albenque et Gonnot, et qui remportera le concours des façades de Paris en 1926. Dans le même temps, l'architecte Arfvidson supervise, du 3 au 7 rue de la Prévoyance, la construction de logements sociaux et d'ateliers d'artiste. En 1925, Eugène Dabit, auteur de L'Hôtel du Nord, fait construire sa maison rue Paul-de-Kock.

Les constructions se poursuivent et se diversifient par la suite ; de l'art déco au brutalisme, cela vaut la peine de s'offrir une visite guidée avec une personne du quartier et/ou un spécialiste de l'architecture.

Les villas sont éclairées par des lampadaires modèle Oudry, bien connus des parisiens, avec leur mât décoré de lierre.

Je termine sur un élément particulier qui m'a enchantée : la manière dont on laisse la végétation prendre ses droits sur le mobilier urbain, les grilles et les portails, ainsi que le soin porté à d'impressionnantes glycines d'un âge canonique. Voici donc, pour finir, quelques exemples de ces plantes qui semblent réincarner les habitants d'autrefois face aux impassibles maisons désormais bourgeoises, qui les acceptent de bonne grâce, conscientes sans doute du supplément de vie qu'apporte le désordre... 

 
 
A voir également (je n'ai pas pris de photos), l'église Saint-François-d'Assise au 9 rue de la Mouzaïa. Construitr de 1914 à 1926 sous la direction des frères Courcoux, elle présente un intérieur à la fois sobre et intéressant par ses multiples influences. 
 
Quartier excentré, sans autre attrait touristique que lui-même, la Mouzaïa reste relativement peu fréquentée, surtout en semaine et hors été. Ici ont élu domicile une élite plutôt artiste (créateurs, comédiens, éditeurs, ...) et quelques chanceux héritiers d'une lointaine acquisition familiale, tous du genre discret. N'oubliez donc pas de vous faire petit.e en prenant des photos, par respect pour les habitants (vous en croiserez cela dit moins que de chats...).

La Mouzaïa est un quartier résidentiel, presque dépourvu de commerces. Néanmoins, voici deux adresses à ne pas manquer pour le boire et le manger : 

- Al Forno, 29, rue du Général Brunet. Un des plus chouettes traiteurs italiens de cette partie de Paris. 

- Café parisien, 2, place de Rhin-et-Danube. Le bistro parfait, pour le café, le déjeuner, le demi. Chouette déco, bonne formule déjeuner, terrasse.

Bonnes balades !