vendredi 28 avril 2017

Le festival Chtchoukine

Comment rendre compte de l'exposition folle au million de visiteurs ? (J'ai pu prendre tout ce que je voulais en photo, l'affluence étant parfaitement maîtrisée.)

Avec une petite partie des œuvres, et beaucoup de détails.
Avec le tentaculaire Picasso, et puis ceux que j'ai redécouverts, ou découverts.

Mais d'abord, citer Alexandre Benois (russe, peintre, scénographe, historien de l'art), qui écrit si bien, en 1912, après sa visite :

"Le fait est que tout le monde a fini par s'habituer aux impressionnistes de S. I. Chtchoukine, à les apprécier autant que les classiques de l'Ermitage, on a accepté et Gauguin et Van Gogh, saisi toute la beauté du premier, toute la profonde et tragique vitalité du second ; et on aura même fini, après quelques hésitations, par accepter Cézanne et croire en lui. Mais voilà, S. I. Chtchoukine ne s'est pas arrêté à ces artistes, il est parti plus loin encore. A présent, l'escalier de son hôtel et l'une de ses salles sont couverts de Matisse, et la dernière pièce des appartements de réception est métamorphosée en une sorte de chapelle consacrée à Picasso et aux cubistes. "Non, ça, c'est trop !" affirment ceux qui avaient fini par croire en ce qui précédait. Jusqu'où va-t-on aller comme ça ?"

" Restez dans la chapelle cubiste ne serait-ce qu’une petite heure et votre œil commencera à s’accoutumer à cette nouveauté qui vous aura fait si peur, et votre perception de tout le reste de la collection vous semblera comme altérée. Il y a peu, Matisse avait l’air si gai et limpide, pourquoi donc remarquez-vous à présent qu’il est superficiel, voire vide, et que son art est un peu gratuit? Vous étiez transporté par les couleurs rayonnantes de Gauguin, pourquoi les trouvez-vous soudain quelque peu mielleuses? Les impressionnistes vous semblaient vivants, audacieux, spontanés, comment se fait-il que vous commenciez à percevoir chez eux un soupçon de ce que nous appelons académisme et que les Français qualifieraient de pompier? Vous sentez que quelque chose vous a empoisonné, mais quelque chose s’éveille en même temps en vous."

Ajouter ensuite quelques mots de l'histoire et de la personne de Sergueï Chtchoukine (1854 - 1936), que je découvrais. Le destin tragique et légendaire de sa famille est détaillé ICI.
Un visionnaire, dont la détermination compense le manque d'expérience, et qui défie l'opinion de tous, ne suivant que son goût personnel, mais achetant aussi ce qui le rebute, ou le mystifie, pour s'y habituer, dit-il lui-même ; un passionné fou - à mille lieues de toute spéculation sur des "icônes de l'art moderne" qui n'en étaient pas encore - qui passe son temps à agencer et réagencer les œuvres pour créer de nouveaux échos. Issu d'une famille de collectionneurs émérites, doté de l’œil sûr du spécialiste en tissus, il ne s'arrête pas à la facilité et cherche à tout comprendre, en provoquant le contact assidu avec les œuvres, plutôt que de les acheter comme beautés déjà conquises.
Un mécène accueillant, et qui ouvre sa collection au public tous les dimanches : fondateur du premier musée d'art moderne du monde !
Avec la révolution russe, il a tout perdu, et n'a jamais pu revoir sa collection, d'abord admirée et nationalisée comme musée public par Lénine, puis dispersée et jetée aux oubliettes par Staline.
38 Matisse et 50 Picasso, 16 Gauguin, 8 Cézanne, 13 Monet, ... entre autres, ont orné un temps la même maison; pour Chtchoukine, autant de mystères fascinants à déchiffrer. Cela se sent devant chacune des toiles, même celles qui ne nous séduisent pas d'emblée : cette collection est l’œuvre cohérente d'un regard, et il est heureux qu'elle ait pu se trouver ainsi réunie, et vue par tant de personnes.

"Parmi les artistes russes d'avant-garde, déjà à cette époque, s'était établie l'opinion que ce n'était pas l'académie des Beaux-arts de Saint-Pétersbourg qui était chez nous la plus grande école artistique, mais la galerie de S. I. Chtchoukine. [...] Pour nous qui voyions pour la première fois les œuvres d'illustres artistes français contemporains, des peintres splendides, l'impression fut tout simplement stupéfiante. [...] Picasso n'était pas accessible à une pleine compréhension, bien que tout le monde reconnût l'énorme force de son talent. [...] Ses principes de construction du tableau, le démembrement de l'objet au moyen du sdvig [décalage] et ses autres expérimentations, nous devinrent ainsi progressivement compréhensibles."
Ivan Klioune

Et quels Picasso, quels Picasso, comme les traces d'un génie polymorphe à pister de salle en salle ! Toutes les toiles ci-dessous : peintes avant l'âge de 28 ans...

La Buveuse d'absinthe




Trois femmes

Deux Femme à l'éventail...





Diverses études pour Les Bateleurs :







Moi qui n'aime pas beaucoup le graphisme de Matisse, je dois dire que pénétrer dans une salle entièrement couverte de ses toiles est grisant. Le génie de la couleur se suffit. C'est incroyable, toutes ces teintes si vives, chaudes même lorsqu'elles sont froides, si directes et joyeuses, pleines de lumière, comme dans le plus beau des voyages rêvés.








Le tout premier artiste à avoir séduit Chtchoukine est Cézanne :








Je précise que je rassemble des toiles par artiste, sans respecter forcément l'ordre des salles de l'exposition.

J'aime assez peu le dessin de Gauguin en général, mais là encore, être si près de grandes toiles ne m'a pas laissée indifférente :







Je termine avec la touche délicatement printanière d'un gros plan des Lilas au soleil de Monet, et je garde les toiles d'artistes un tout petit peu moins connus pour un second post !


samedi 22 avril 2017

La France d'Avedon (exposition à la BNF)

Cette exposition de la saison passée se consacrait au travail d'Avedon en France. Cet angle, déjà réduit, mais potentiellement très riche, aurait mérité mieux que le survol que proposait la BNF (200 photos, mais une impression de superficialité dans les cartels et les choix opérés).

Voici néanmoins la trace de mes clichés préférés.

- A la fin, un mur immense était couvert de revues ouvertes sur des photos peu connues, amusantes, ou des débuts (années 1940) :




 (photo très déformée car située trop haut)


- L'exposition met en valeur le tournant que représente, dans la carrière d'Avedon, sa rencontre en 1984 avec Nicole Wisniak (ci-dessous avec Adjani et Sagan) et sa collaboration avec la revue Egoïste. Ensemble, ils vont expérimenter de nouvelles formes de reportages, explorer les esthétiques nouvelle et publier de célèbres portraits de nombreuses personnalités. 






- Noureïev le sublime :


- La période, plus ancienne, centrée sur le cinéma, avec en particulier les nombreuses photos d'Audrey Hepburn et de mon cher Buster Keaton, dont on connaît trop peu les dernières années, reste sans doute ma préférée, avec cette ambiance douce ou joyeusement délirante :














- Avedon pris en photo par Lartigue :