samedi 27 juillet 2013

SAGAN ET FILS

J'avais déjà tenté de parler rapidement de mon admiration pour Sagan dans cet article

J'ai enfin pu lire, en poche, les éléments que Denis Westhoff souhaitait apporter sur sa mère, après certaines dérives d'autres biographes. Le titre est sorti en poche.

Notons en guise de préalable à quel point la photo choisie pour la couverture est belle, soulignant une certaine similitude de regard, les paupières en arc, l'oeil posé avec douceur et concentration ; similitude qui devient un même souffle d'humanité au fil des pages.



J'ai profondément aimé ce livre, d'abord parce que Denis Westhoff écrit bien, mais surtout parce qu'il restitue une Sagan que j'ai sentie vraie ; c'est-à-dire, pour qui a vraiment lu ses livres, en accord parfait avec la vision de l'homme et de la vie que transmet chacune des lignes qu'elle a écrites. Son fils rectifie la légende avec légèreté lorsque c'est nécessaire, sans la renier, et apporte une Sagan plus intime, plus authentique, avec le même souci de pudeur et d'élégance qu'elle aurait eu elle-même.

Chez elle, le narrateur des romans et la femme réelle ne faisaient qu'un, comme chez Stendhal qu'elle aimait tant, comme chez Proust, quoi qu'il en dise dans son "Contre Sainte-Beuve". Non pas qu'elle se raconte, car chacun de ses personnages m'a toujours semblé doté d'une force vitale, d'une existence matérielle, d'un caractère propre particulièrement vivaces, mais parce que les valeurs d'amour, de tendresse, de générosité, d'élégance morale, de recherche du bonheur et de l'oubli de soi, de liberté bien sûr, de tolérance et de compréhension de l'autre enfin (grâce à l'imagination) y sont constantes et vibrantes.
Et les souvenirs de Denis Westhoff viennent confirmer, éclairer tout ce dont j'étais sûre d'instinct, comme si je l'avais connue, après avoir lu la totalité de ses romans et pièces de théâtre.

Elle dont la culture littéraire n'avait d'égale que la modestie (elle prend ses titres aux poètes, elle voue une admiration sans bornes à la langue de Racine, à Dostoïevsky, Styron, Proust -auquel elle prit son nom de plume-, Stendhal -pour sa Chartreuse plus que pour Julien Sorel-, Rimbaud, Eluard, et Sartre, qu'elle côtoya jusqu'à la fin et auquel elle adressa une belle "lettre d'amour" ouverte), n'eut jamais la prétention de se prendre pour un monstre sacré de la littérature française, ni même de se prendre très au sérieux, n'ayant apparemment jamais voulu raconter sa vie ou rectifier elle-même sa "légende" par écrit. On apprend d'ailleurs qu'elle refusa la place qu'on lui offrait à l'Académie française. Je pense sincèrement qu'elle aurait pu faire de sa "petite musique", si douce-amère, de futurs classiques, tant la musicalité des phrases est juste, le vocabulaire précis, l'expression élégante ; mais sa nature "brouillon", comme elle le disait, et son besoin constant de rapidité (son fils note avec amusement qu'elle ne supportait pas les films de plus d'une heure trente, et qu'il ne la vit jamais rester plus de 40 secondes devant un tableau - à l'exception notable de "La pie" de Monet, un de mes tableaux préférés également, dont elle disait que "Monet était parvenu à ce que l'on entendît la neige crisser dans la lumière du matin") 
Surtout, cette modestie, cette simplicité lui correspondent, car son oeuvre est si fluide, si facile à lire, et en même temps si élégante dans la forme, si subtile et fine sur le fond, qu'elle me semble l'une des plus belles oeuvres réellement démocratiques que le XXe siècle littéraire français, souvent si obscur ou austère pour la plupart des gens, ait pu produire. 

Et on découvre une Sagan délicieuse, qui laissait un carton à chapeaux plein de billets dans un placard afin que ses amis n'aient pas à s'humilier devant elle ; qui était d'une pudeur absolue sur tout ce qui était négatif et souffrant en elle ; qui aimait profondément la Nature, les animaux, la vitesse et le risque, mais aussi le confort, surtout pour les autres ; qui se cachait dans une pièce voisine lorsque le suspense d'un film devenait intenable, qui traitait ses voitures comme des amies capricieuses, qui avait une capacité ahurissante à jouir de l'instant présent, à refuser le souci du lendemain qui emprisonne et fait blêmir l'âme et le rire.

Une Sagan qui était pour autant loin d'être une tête folle et inconsciente, elle qui était capable de répondre aux attaques par un humour mordant, elle qui s'indigna plus souvent qu'on ne croit, mais discrètement ; qui défendit la cause des enseignants et des infirmières, si importants à chaque bout de notre vie, qui ne criait jamais mais se levait parfois tout bonnement de table et s'en allait en plein repas si un propos raciste l'avait choquée, qui signa le Manifeste des 121 ; elle qui n'aima l'argent que pour ce qu'il offrait, envoyant même des chèques à de parfaits inconnus qui lui avaient écrit ; elle enfin dont on stigmatise les dettes fiscales et les frasques, en oubliant qu'elle fit payer fidèlement ses impôts par une amie banquière qui la surveillait de près, à sa demande, une grande partie de sa vie, qu'elle renonça à l'exil fiscal, qu'elle se fit elle-même interdire de casino, et qu'elle finit sa vie dans la pauvreté et les dettes (chose qu'elle ne supportait pas, comme tout ce qui peut nuire à autrui), ses publications tristement épuisées et jamais rééditées.

En refermant le livre, je me suis sentie encore plus proche et admirative de cette femme, et heureuse que l'on m'ait rappelé l'existence de telles personnes, de celles qui vous redonnent foi en l'humanité. 
Toutefois, je vous conseille, si l'envie vous en prend, de ne lire ce livre qu'après avoir lu plusieurs romans de Sagan : le goût en sera bien plus fort et pérenne. Courez aussi vers Réponses et Répliques - en particulier ses réponses au fameux questionnaire de Proust, succulentes.
Sagan voulait être heureuse et libre, et savait que l'on n'obtient cela qu'en se cultivant et en faisant du bien aux autres : on se dit pour finir qu'elle n'a pas mal réussi, en véritable humaniste.
Merci, M. Westhoff, vous êtes le digne fils de votre mère : votre livre est tout en retenue, en modestie, en charme et en souci d'honnêteté. Merci pour ceux qui l'aiment et continuent à tenter de la faire redécouvrir à d'autres. Merci d'avoir sauvé cet héritage de dettes, de jachères et de procès avec un immense courage couronné de succès.
Et peu importe que le décor de ses romans relève d'un monde presque disparu : les valeurs, les caractères et les sentiments y sont atemporels, les mots aussi : elle durera - et je m'y emploie à mon petit niveau, en la faisant connaître autour de moi.

Une rapide présentation par l'auteur ici

5 commentaires:

Iliana a dit…

Et bien j'avoue à ma grande honte, et malgré m'être dit à de nombreuses reprises que je devais pallier ce manque, que je n'ai jamais rien lu de Sagan...
Pourtant j'en ai toujours entendu beaucoup de bien, et ce que je lis de ton article ne fait que mon conforter dans l'idée que je dois combler ce manque au plus vite !
Puisque tu m'as l'air d'être une spécialiste de la question, par quel texte me conseillerais-tu de commencer?
Il y a bien sûr Bonjour tristesse, qui aurait en plus l'avantage de faire un lien (ténu certes, mais un lien tout de même) avec Eluard, mais peut-être n'est-ce pas le premier à lire ?

Manon Naïs a dit…

Iliana, je te déconseille de commencer par Bonjour tristesse, même si c'est bien.
Pour Eluard, il y a aussi "un peu de soleil dans l'eau froide" !
Mais je donnais mes préférés en conseil dans l'article dont j'ai mis le lien au tout début de celui-ci.
Rien que pour toi, je dirais... De guerre lasse, Le chien couchant, ou La laisse.

Iliana a dit…

Ah, j'aurais dû commencer par aller lire le précédent article :$

J'y file !

Merci pour les conseils :) Je vais m'en procurer un cette semaine, ça accompagnera mon voyage en train ;)

Manon Naïs a dit…

Merci à M. Westhoff de m'avori contactée pour me remercier de ce post et de m'avoir offert en avant-première le DVD réédité d'"Un peu de soleil dans l'eau froide".

Anonyme a dit…

Merci pour cette belle déclaration d'amour… Je lirai Sagan en pensant à toi, puisque ce sera toi qui m'aura convaincue…

Sei.