mercredi 19 novembre 2014

Mommy, de Xavier Dolan

 

Voilà trois semaines que j'ai vu ce film, et je reculais devant l'idée d'écrire quelque chose à son sujet, comme devant une tentative dont on craint le résultat assurément décevant. Sans compter qu'il est difficile de ne pas trop en dire. La bande-annonce, elle, raconte tout, je me demande pourquoi j'ai des scrupules... Je le dis chaque fois, et à chaque film c'est pire. Alors je résiste, et préfère ne reproduire que quelques photos et extraits, même si j'espère que la plupart de mes lecteurs et lectrices auront vu ce bijou du septième art au moment où ils liront ceci. 


La première chose qui frappe, c'est l'accent, bien sûr, et les idiomatismes, auxquels on s'accoutume très vite, si bien que le film se dépouille rapidement de sa couleur exotique pour se rapprocher encore de nous ; et puis le comique, le vrai, l'humour, la dérision, les reparties tranchantes et les ridicules assumés. 
Puis c'est la seconde détente, la douleur, de plein fouet, la tension, permanente, et les parenthèses chantées et enchantées. 
Pas un instant de répit entre les rires et les trouilles, les coups et les replis... entre l'amour et la fureur... entre les gros plans permanents, qui s'impriment sur la rétine, qui vous épuisent et vous happent de proximité, et les dialogues ciselés mais spontanés. On se laisse couler avec bonheur dans des consciences qui se refusent à toute interprétation simpliste. La société, quatrième personnage menaçant pour le cercle intime qui se forme, prend place, bêtement, comme elle peut. 
Le sujet est terrible, et pas un gramme, non, pas un gramme de pathos ne vient ternir l'intensité de chaque instant. Bien au contraire, ce sont les sourires qui semblent hanter le plus ces trois êtres dépassés, qui nous semblent finalement égaux dans la détresse.

Anne Dorval, dans le rôle de la mère, est fabuleuse. Cash, sublime, drôle et tragique, vulgaire et pure à la fois, livrée ou fermée, déraisonnable et rationnelle, affolée ou rassurante, fragile et solide comme un roc, elle est tellement juste, tellement humaine qu'on en reste coi. Ses sentiments semblent toujours sur le fil du rasoir, larmes ou sourire à fleur de peau, prêts à jaillir, voix contenue par l'émotion.

Introvertie, mystérieuse, contrainte et explosive, Suzanne Clément (la voisine) m'a renversée, au sens propre comme au sens figuré. Il lui suffit d'un pli de la bouche, d'un cillement pour bouleverser la caméra.

Quant à Antoine-Olivier Pilon...

c'est une masse de muscles et de force brute qui vous inspire amour et terreur tout d'un coup, et pour le reste du film. A ce stade, on ne peut plus dire qu'il dévore l'écran. Il nous dévore, nous. Il est celui qu'il est censé être avec une telle perfection dans le mimétisme, avec un corps si bien placé, souple et ondoyant sous la nuque raide, avec ses gestes poignants et ses regards délavés, cernés, tellement forts, avec ses attitudes déviantes et ses jaillissements d'enfance, ses paroles intelligentes ou stupides, crues toujours... Il réveillera une intime vérité chez tous ceux ayant déjà fréquenté des ados "à problèmes"... et même chez les autres.

 C'est un grand, un très grand acteur qui nous arrive. Mais jamais les deux comédiennes ne sont au second plan. Ils sont à mes yeux tous trois incroyables ; ils étaient également présents à mon esprit à la sortie, comme des amis soudain évaporés qu'on ne peut se résoudre à oublier.



Est-ce bien utile d'ajouter que la bande-son est magnifique ? Que les couleurs, la photographie sont d'une rare beauté ?

Extrait : Le parking

Le générique de fin s'ouvre sous le timbre puissant de Lana del Rey, dont j'avais parlé ici...


C'est un choix parfait qui vous tient dans cet état de suspens émerveillé ou désespéré, les deux sans doute, jusqu'à la dernière seconde de son. Qui place quelques paroles parfaitement ajustées sur ce que l'on vient de voir. Qui nous confirme qu'après deux heures trente d'émotions fortes, on ne veut pas quitter ces deux femmes extraordinaires et ce jeune... être humain, intelligents et courageux, si présents qu'on a pu les toucher. 

Ce film est un pur chef-d'oeuvre, et je peux dire sans rougir qu'en visionnant les extraits et les clips pour cet article, j'ai pleuré. A nouveau. Mais j'ai ri, aussi. A nouveau.

Bonnes toiles à vous.

Et n'oubliez pas : "Les sceptiques seront confondus."

4 commentaires:

Cél a dit…

BON
Alors celui-là je voulais déjà tellement le voir!
Et là, après lecture de tes mots...
Je veux et j'exige!!
C'est formidable, merci de ce partage!
Tu arrives toujours autant à nous vendre des films de plume de maître!

Manon Naïs a dit…

Merci ma belle, aucun compliment ne peut me faire plus plaisir ! Je ne sais pas s'il passe encore dans certains cinémas, il vaut vraiment le coup sur grand écran !

Anonyme a dit…

Je suis allée le voir pendant les vacances de la Toussaint suite à la suggestion de ma mère. Il fait partie des rares films qui m'ont vraiment marquée et ce pour longtemps. Je ne pourrais en faire aussi bien l'éloge que toi mais mes sentiments ont été les mêmes que les tiens. C'est vraiment une perle.
Emeline

Iliana a dit…

Ah... oui, tu en rends très bien compte !
C'est vrai que c'est très dur de parler de ce film sans en dire trop. Il y a tant de scènes marquantes, une marche vers quelque chose (je ne dirai pas quoi, je l'ai pris en pleine figure) qui porte toujours plus fort, en broyant le ventre d'émotion, de peur aussi.
Je réfléchissais du coup, et je crois que si je ne devais me souvenir que d'une seule chose, ce serait d'un sentiment de sidération., en permanence. Face à la musique qui serre le coeur, face au flot de paroles qui demande, même avec une traduction, un effort conséquent avant de se laisser porter, face à l'écran qui s'adapte à la vie, face à la peur, aussi, de ce qui peut dégénérer, à tout moment, vers les drames les plus terribles.
Les femmes y sont sublimées, malgré leur vulgarité, malgré la raideur de Suzanne Clément (je suis d'accord avec toi, ce personnage est incroyable, c'est clairement celui que j'ai préféré, et qui m'a le plus intéressé. L'idée de lui ajouter ce "handicap", de ne nous laisser comprendre ce qu'elle a vécu que de façon très discrète, sans en faire trop face à la débauche de cris, de la voir être elle-même, progressivement, au contact de ces deux boules de nerf et de vie, c'est incroyable). Il y a des plans sublimes (quand la mère ramasse une pomme je crois, ou quand la voisine danse). La lumière, aussi, est utilisée de façon impressionnante.
Quand je pense que Xavier Dolan n'a que 25 ans et qu'il maîtrise à ce point déjà l'art du cinéma, c'est prometteur pour la suite ! Chaque annonce de nouveau film est la cause chez moi d'une grande impatience.

D'ailleurs, en parlant de nouveau film, et de Suzanne Clément, j'ai pensé à toi en entendant une interview de Julie Depardieu, au sujet d'un film qui pourrait bien te plaire : A la vie, de Jean-Jacques Zilbermann.

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19548512&cfilm=228018.html

(sauf si tu ne veux pas voir la bande- annonce ;) Je déplore les mêmes choses que toi, mais je ne peux pas m'empêcher de les regarder avec curiosité !)