mercredi 26 octobre 2016

Fuocoammare, par-delà Lampedusa


 Fuocoammare, c'est le titre d'une chanson sicilienne populaire. Il signifie : "feu à la mer".



Gianfranco Rosi, réalisateur érythréen, s'est déjà fait connaître par des documentaires marquants : Sacro Gra (consacré aux riverains du périph' de Rome et récompensé par un Lion d'or en 2013), Below Sea Level (sur une communauté marginale vivant dans le désert californien), et El Sicario chambre 164, témoignage d'un mexicain au visage dissimulé, qui raconte ses vingt ans de travail comme bourreau pour les narcotrafiquants. Des thèmes sociaux, forts, un attrait pour la marginalité et les témoignages bruts, assemblés de manière à laisser le spectateur tisser peu à peu des liens, telles semblent être les caractéristiques déjà récurrentes chez ce réalisateur.

Comme les précédents, ce documentaire est sans commentaire. Il mentionne les chiffres au début (20 km2, 400 000 migrants passés en 20 ans, 15 000 morts) comme pour s'en débarrasser : les chiffres ne disent pas grand-chose, contrairement au film.

C'est un travail d'humaniste, d'une grande sobriété ; G. Rosi pose sur ses sujets un regard droit et calme, en retrait mais sans froideur, toujours bienveillant, touchant à l'intime sans voyeurisme.

Il n'y a pas non plus d'autre musique que celle transmise par la radio, de temps en temps. Reste donc toute la place pour les oiseaux, les vagues, la pluie, le crachotement sifflant des radars, des micros, les voix palpables des témoins, des chants, des psalmodies, et puis le silence, bien sûr, le lourd silence d'une minuscule terre perdue, couleur de roche terreuse et de cactus.

Les plans prennent leur temps. L'esthétique est très précise, très recherchée, sans jamais prendre le pas sur la réalité représentée ni sembler artificielle, grâce à la maîtrise des plans et de la lumière. Les couleurs vives des aubes, des phares et des éclairages de nuit, l'immense parabole rotative, la brillance spatiale des couvertures de survie, contribuent à nous immerger dans les abysses d'un monde inconnu.

Puis, deux sujets se côtoient sans rapprochement forcé, au rythme des jours :
  • Le quotidien des habitants de l'île, d'une famille en particulier, à laquelle l'écho des tragédies, toutes proches, n'arrive que de (très) loin ("pauvres gens", murmure la grand-mère cuisinière).
Le réalisateur s'attache surtout au jeune Samuele, petit homme qui s'affirme en jouant au grand, enfant plutôt fascinant, à la fois fruste, rêveur, doux et persévérant, qui parle avec les mains et un accent à couper au couteau. Nous le suivons à l'école, sur l'eau, chez le médecin, dans ses jeux en liberté sur le territoire sauvage de l'île... Nous sourions de sa technique spéciale d'aspiration des pâtes, de sa passion pour la construction de fronde, de son sérieux d'enfant angoissé.
Il y a aussi l'animateur de radio locale, qui ranime cet univers de brume et de tempête avec des chansons d'amour siciliennes, joyeuses ou mélancoliques, transmettant les dédicaces de ce modeste peuple de pêcheurs, qui semble figé quelques décennies en arrière.
Et puis un mystérieux pêcheur apnéiste : en deux séquences, il nous met nous aussi en apnée, dans le gouffre au-dessus duquel voguent les petites barques des insulaires et les migrants, eux-mêmes coincés dans un autre gouffre oppressant, la cale du bateau.
  •  Les migrants naufragés, et les nuits, les jours de ceux qui les sauvent, ou du moins qui essaient, dans un cycle sans fin. Un univers de militaires, de haute mer, de combinaisons intégrales, de navires et d'hélicoptères de fer lancés vers des rafiots dérisoires et surchargés, pour qu'enfin des gants blancs agrippent des bras de toutes les nuances de brun. L'inlassable mélopée du radio, "What is your position?", ses conseils patients, les gestes machinaux de tous les autres, pour contrôler, soutenir, soigner, rester efficace sans brutalité, sans trop céder non plus au découragement, ce sont les micro-exploits toujours renouvelés des personnels, à Lampedusa et par-delà.
Le personnage pivot entre ces deux univers, c'est Pietro Bartolo, un médecin qui passe de la consultation généraliste à l'échographie, des soins infirmiers aux prélèvements sur les cadavres des migrants... Tous ceux qui croient que les travailleurs confrontés au pire "s'habituent" devraient l'écouter. Avec une retenue pleine d'effort, il nous explique qu'il ne s'habitue pas, non. Il y a un trou en lui. Il y a les cauchemars auxquels il faut résister. Parce qu'il y a encore des jambes à démêler : celles des jumeaux à naître dans le ventre d'une femme sauve, celles des joueurs de foot du camp de réfugiés, et puis, à fond de cale, celles des pauvres qui n'ont payé que 800 euros pour mourir de soif et de chaud.

Dans ses consultations ordinaires, avec Samuele, par exemple, Pietro Bartolo reprend un peu d'équilibre avant de retourner dans l'autre monde. Comme le spectateur. Loin d'être "vides" ou "inutiles", comme j'ai pu le lire après coup, les séquences consacrées aux insulaires sont donc l'indispensable pendant des autres. Certes, si elles ne servaient qu'à exhiber l'étanchéité des deux univers, leur nombre et leur longueur n'auraient pas grand intérêt (il suffit de dire qu'à présent les embarcations sont interceptées en haute mer, sans interaction avec les habitants). Mais elles sont bien plus que cela : des bouffées d'air frais, parfois souriant, qui rendent les images des migrants plus saisissantes, nous permettant de les voir vraiment, sans effet d'accoutumance. Elles mettent également en exergue, par contraste, la manière dont les naufragés ne vivent la mer que comme un enfer, et non un milieu habitable, pas même un chemin viable. Synonyme de mort pour les uns, de vie pour les autres, elle reste un danger et un défi pour tous : la grand-mère a des souvenirs de guerre. La tempête empêche de gagner sa vie. Samuele affronte le mal de mer et la barque revêche à ses coups de rame maladroits : il faut devenir marin. La confrontation à la condition humaine et à la mer, le refuge de la prière face à l'élément hostile, tout cela oppose et rassemble à la fois (toutes proportions gardées) migrants et insulaires.

Fuocoammare ne nous apprend pas que des migrants meurent en mer, mais nous le donne à découvrir, peu à peu, à contrecourant des médias qui ne s'intéressent pas au reste. Il nous prête des yeux sans filtre sur la vie de cette petite île, sur les passagers clandestins abandonnés par un Charon, capables encore de vivre, penser, parler, jouer, et puis sur le reste du monde, apparemment absent, mais qui fait écho à chaque instant, par-delà Lampedusa.

Ensuite, bien sûr, on peut avoir envie d'en apprendre davantage sur ce qu'il adviendra de ces réfugiés, d'en apprendre plus sur les migrants en général. Mais n'était-ce pas (aussi) le but, justement ? S'arrêter vraiment, pour avoir envie d'aller plus loin ?
Au stade du film, cet ici et maintenant sans perspective me semble le meilleur choix pour exprimer combien les migrants ont perdu l'avenir et le passé de vue. "La mer n'est pas un chemin", et pourtant, elle l'a été, et ils sont vivants. "Vivre est un risque", et ils sont vivants. Il y a partout une obstination, sur cette île et au-delà, une obstination à vivre, qui se suffit déjà à elle-même.

Samuele tire sur des cibles lointaines et fabrique des frondes, sans avoir envie de tuer vraiment, semble-t-il. Un oiseau est intact, et cela sauve peut-être le spectateur de la nuée de noeuds coulants qui lui prend la gorge devant ces radeaux de la Méduse modernes, et les corps déshydratés traînés à la force des bras.

Le réalisateur s'est en quelque sorte mis dans le même état que son public confronté aux actualités : ayant filmé plusieurs dizaines de sauvetages (il a tourné seul, est resté toute une année), il en était arrivé à une sorte de routine...  mais c'est qu'il manquait la cale.
L'image finale de mort qui arrive alors, pour lui et pour nous, n'est plus de l'horreur pour l'horreur, mais un double aboutissement : celui du temps du film, et celui de l'émotion que nous sommes enfin en état de recevoir vraiment, en regardant une image fixe, qui choque sans anéantir tout à fait, parce que toute la force de vie a été dite avant. Et qui dure juste le temps qu'il faut pour ne plus jamais l'oublier, et ne pas avoir besoin d'en voir d'autres.
C'est aussi grâce au cinéma, son atmosphère confinée, recueillie, son écran : je voudrais y voir tous les documentaires. Et si je vous avais dit d'entrée qu'un mois et demi après la sortie, en journée, en semaine, la petite salle parisienne était pleine jusqu'au dernier siège, et que le public entier est resté muet, immobile, jusqu'à la dernière seconde du générique, avant de sortir dans un silence épais... Cela suffisait, peut-être.
Il n'est pas trop tard pour (le) voir...

C'est un film dont je peux dire que je n'aurai jamais besoin de le revoir, tant son rythme, sa photographie et son sujet rendent chaque plan inoubliable. Je pourrai à présent le dérouler à mon esprit dans ses moindres détails, chaque fois que je me sentirai en état de voir.


P.S : Des propos éclairants du réalisateur sont cités sur Allociné ; je les reproduis ici.
 "Le grand défi à Lampedusa était de trouver un autre point de vue que celui présenté par les milliers d’images en provenance de là-bas. Les médias arrivent sur les lieux seulement lorsqu’une tragédie survient et repartent avec des images qui se ressemblent toutes. À Lampedusa, la plupart des habitants détestent les journalistes, et j’ai passé plusieurs mois sur l’île, sans caméra, à aller à la rencontre des habitants, avant de commencer à tourner. Pour réaliser des images différentes de ce qu’on peut voir à la télévision, pour changer de point de vue, j’ai besoin de transférer tout ce qui se passe sur cette île à l’intérieur des personnages. Je prends le lieu comme un élément à part entière, que je filme à travers ceux que j’ai choisis pour m’accompagner, en montrant la relation entre eux et l’endroit. Après avoir rencontré suffisamment de gens, un itinéraire mental se crée, qui me permet de créer un vide autour des personnages. C’est alors que je peux commencer à raconter les histoires permises par ces rencontres. Dans le film, Lampedusa peut paraître vide. Tout est vu à travers un enfant, un docteur et un DJ de la radio locale. Mais ce vide que je crée en me concentrant sur quelques personnages les relie entre eux comme le blanc qui sépare deux notes sur une partition, ce silence qui est aussi important que le son lui-même. La narration se fait donc à travers ces personnes, devenues des personnages, et une approche cinématographique qui me permet de donner à la réalité un impact plus fort."

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