dimanche 31 mars 2013

On s'embrasse pas ?

Derrière ce titre prometteur du talentueux Michel Monnereau (également auteur de Carnets de déroute) se cache une mordante satire du monde comme il va, de la France ordinaire et profonde des années 70-80, des mochetés du progrès, en même temps qu'un road-movie à l'envers, à travers le point de vue d'un voyageur immobilisé de son plein gré, mais perplexe et incapable de comprendre ce qu'il est venu chercher. 
Le globe-trotter errant revient à la maison familiale, sans trop savoir pourquoi, sans trop s'attendre à rien, et de fait, rien de bien palpitant... 
Dans sa chambre d'adolescent, entre livres poussiéreux, souvenir d'amour perdu et poids de la déchéance de ses parents, il voit son goût de vivre se diluer lentement dans les mornes journées et les aboiements de la meute de chiens adoptés par la soeur. 
"Je saisis un bouquin de Proust pour me calmer, l'ouvris au hasard et me pénétrai de la beauté de cette langue pour me persuader que, quelque part, l'espoir existait encore, battant faiblement comme une veine au cou de la femme qu'on aime."
Il ne trouve de refuge que dans le cynisme désespéré, l'humour grinçant, pour le plus grand plaisir du lecteur et la souffrance parfois cruelle de ses proches. Archétype de l'être sensible, marginal et intellectuel, qui ne parvient pas à s'adapter au monde et aux médiocres joies ou préoccupations de la masse, caustique et sarcastique, qui choque et blesse sans pouvoir se retenir, pris de vertige devant le vide abyssal des vies, impossible à blâmer dans sa détresse, partagé entre ses affections et son dégoût des autres, le personnage de Bernard est un vrai personnage réaliste, au caractère épuré jusqu'à la vraisemblance - et ferait un magnifique héros de cinéma...
Morceaux choisis d'un style incisif et esthétique : 
"Certains soirs, et celui-ci en faisait partie, c'est comme porter une vie trop petite pour soi et déroulée si vite qu'on en voit déjà le bout."
"Je commençais moi aussi à avoir des fourmis dans la tête, mais je ne m'ennuyais pas. L'ennui, c'est le contraire de la liberté. Les gens qui s'ennuient aiment les cages, pas moi." 
" La proximité du printemps s'annonçait comme les aplats de couleur précèdent les sujets sur la toile."
"Un quinquagénaire de service qui n'avait pas un kilo de graisse à se mettre sur le dos." 
"A hauteur de la chaire, une belle fille croisa mon regard ; un instant, je fus loin, entre ses seins, roulant dans les prés." 
A propos de sa mère : "Il circulait bien dans nos veines le même sang, celui de l'incompréhension mutuelle. Je représentais la différence inacceptable, elle la source de vie dont on s'éloigne pour s'accomplir." 
"Il était dix-huit heures, ce qui ne signifie pas grand-chose quand on ne fait rien." 
Ce roman n'a d'autre morale que celle de la liberté de ne pas tourner rond, et c'est cela qui fait toute sa beauté. Une lecture que je vous recommande chaudement, ainsi que celle de cet entretien avec l'auteur : clic



5 commentaires:

Iliana a dit…

Je ne connaissais pas du tout, mais ton article me donne très envie d'aller le lire... Encore un livre qui va s'ajouter sur ma table de chevet ^^

Je suis allée voir l'interview, et à ce stade-là : "un proche parent de cette école de libre penseur, à l’humeur vagabonde, qui va de Léautaud à Audiard en passant par Brassens ou Fallet." j'étais déjà convaincu ! J'ai survolé pour l'instant par peur de me spoiler des éléments du texte, mais j'y reviendrai.

Charlotte Swan a dit…

Un article qui me donne très envie d'aller lire le livre mais j'avoue ne pas savoir si je suis assez armée pour une telle lecture.. ça a l'air assez poignant

Manon Naïs a dit…

C'est vrai que c'est poignant par moments, mais l'humour permet de tenir la distance... en tout cas à mon goût.

michel monnereau a dit…

Mille mercis Manon pour cette analyse, beaucoup plus intelligente que celle de critiques professionnels. Vous dire que je suis sensible à votre approche de la littérature. Merci encore.
Michel Monnereau

Manon Naïs a dit…

Oh, merci beaucoup ! Je suis très touchée - et flattée - que vous soyez tombé sur cette page et qu'elle vous ait plu. Cette année je n'ai vraiment pas le temps de lire en-dehors de mon concours, mais je sais que j'ai "Les morsures de l'amour" à découvrir - et le titre m'en donne grande envie.