Chanceuse, j'ai trouvé par hasard dans la bouquinerie Boulinier (boulevard Bonne Nouvelle, celle de Saint-Michel ayant, hélas, fermé) le grand catalogue (chez Gallimard) d'une exposition présentée en 2004 au Grand Palais à Paris, puis au musée des Beaux-Arts d'Ottawa.
Plus de 300 pages de bouleversement, d'artistes (re)découverts dont j'avais envie de déposer ici un aperçu. Photo, dessin, peinture, XIXe et XXe... Et toujours l'émotion qui cueille au tournant de la page - évitez d'aller plus loin si vous souffrez de coulrophobie (phobie du clown).
Le thème fécond du cirque, son étrangeté, son enjouement forcé qui inspire tant de mélancolie aux artistes comme aux saltimbanques, fut dans cette exposition magnifiquement décliné : échos entre les siècles, les techniques, les sujets, les pays. Beaucoup de très grands dessinateurs...
[Cliquer sur une photo vous permet d'accéder à un diaporama. Vous pouvez accéder au titre complet et à la date des oeuvres en consultant le nom de l'image.]
Pierre Bonnard, La Parade
Lisette Model, Cirque à New-York
John Sloan, Vieux clown qui se maquille
Au passage, on n'a jamais fini d'explorer les talents de Gustave Doré, surtout connu pour ses illustrations de grands classiques comme les Fables de La Fontaine...
Davantage d'artistes
femmes que dans la plupart des expositions que j'ai pu voir... Et de
fortes femmes aussi pour sujets. L'effet Canada ?
Toulouse-Lautrec, La Clownesse assise
Diane Airbus, Avaleuse de sabre
J'ai aussi pu découvrir le photographe Bruce Davidson (Magnum) et sa puissante série "Nain de cirque". En poussant mes recherches, je suis tombée sur cet article du blog "Le Vagabond des étoiles", qui gagne à être connu.
D'autres clichés sur ce thème sont très touchants, comme celui-ci, signé John Gutmann :
L'exposition permet aussi d'aborder le goût des artistes pour le travestissement, la grime, le détournement.
Cindy Sherman
Et puis, retour en 1899 : Toulouse-Lautrec, son humour, son trait, sa modernité...
Une série de ses dessins représente avec une sombre dérision les cruautés et les dynamiques de cet univers en carton.
Le Rappel
Félicien Rops nous révèle aussi l'envers du décor, avec cette oeuvre ironiquement intitulée Vénus et Cupidon. L'amour mouché :
P'tit mot de la fin : Si vous avez envie de vous l'offrir, vous ne
pourrez le trouver qu'en ligne... mais pour le reste, ce genre de coup
de chance rappelle combien seules les boutiques matérielles permettent
ces trouvailles dont on n'avait pas idée, sans parler des échanges avec
les autres clients, des conseils... Alors, puisque les librairies, cette
fois, n'ont pas fermé, empressons-nous de les faire vivre avant
qu'elles ne ferment pour de bon.
Suite à l'exposition de la fondation Louis Vuitton (une chance car de nombreuses œuvres provenaient de collections privées) pour le centenaire de la mort de l'artiste, je vous propose une sélection subjective de toiles et de dessins, agrémentée de citations (issues le plus souvent de ses correspondances).
Le travail d'Egon Schiele, à mes yeux, c'est...
L'assurance des lignes discontinues, des repentirs qui n'en sont plus
Pas la moindre condescendance envers les femmes, auxquelles il restitue toute leur puissance, sexuelle et psychique
Bien des regards indélébiles
Une morbidité pleine d'énergie, et des accès de douceur
Des obsessions adolescentes assumées, mâtinées de conscience sociale
La force et la grâce des distorsions
Le relief des couleurs qui donnent forme
"A Vienne, tout n'est qu'ombre, la ville est noire, tout obéit aux règles. Je veux être seul. Je brûle d'envie d'aller dans la forêt de Bohême. Mai, juin, juillet, août, septembre : il faut absolument que je voie quelque chose de nouveau, que je l'explore ; je veux déguster les eaux sombres, voir craquer des arbres, des airs sauvages, regarder ébahi des haies de jardin pourrissantes, y surprendre le foisonnement de la vie."
Lettre à Anton Peschka, mai 1910
"Je suis un être humain, j'aime la mort et j'aime la vie." (1910)
Egon Schiele est mort en 1918, à l'âge de 28 ans, de la grippe espagnole, quelques jours après son épouse.
L'année précédente, il écrivait à Anton Peschka : "Je veux tout recommencer à zéro. Il me semble que jusqu'ici je n'ai fait que fourbir mes armes."
Que de regrets peut susciter pour nous cette phrase... Heureusement, il nous laisse déjà matière à voir!
J'en viens à mes préférées.
Le dessin
Le trait si caractéristique d'Egon est tout en paradoxe : sûr jusqu'à l'arrogance dans son tremblé-même, sa discontinuité.
"d'aucuns croient à tort que mes dessins sont des œuvres achevées"
Lettre à un collectionneur, 1917
Femme assise, 1916
Autoportrait en uniforme, 1916
"L'uniforme" n'est pas dessiné : c'est dans le visage durci qu'on le trouve...
Autoportrait, 1913
J'aime cet œil, son architecture si présente qu'on l'oublie, finalement, et cette brillance un peu morne, cette curiosité en veille que j'y sens.
La couleur
"je sais qu'il est possible de créer des qualités intrinsèques avec les couleurs"
Lettre à Franz Hauer, août 1912
Femme agenouillée à la robe rouge orangé,1910
Jeune fille en bleu, 1910
En 1910, Egon Schiele n'a que 20 ans... Je suis époustouflée qu'il se soit si vite détaché de l'influence de Klimt pour aller vers un univers plus personnel, plus tourmenté, novateur et selon moi plus vivant.
La posture et l'habit : couleurs, lignes
"Je songe au mariage des couleurs les plus chaudes, qui coulent, débordent, se cassent, font saillie, à la terre de Sienne appliquée irrégulièrement sur des verts ou des gris, avec à proximité une étoile d'un azur froid, blanche, ou d'un bleu virant au blanc."
Lettre à Oskar Reichel, 20 juin 1911
Jeune garçon debout, en chemise à rayures, 1910
Jeune garçon en manteau vert, 1910
Portrait d'un jeune garçon, 1910
Garçon recroquevillé (Paul Erdmann), 1915
Deux femmes debout, 1913
Autoportrait en gilet, le coude droit levé, 1914
"Je luttais, me contorsionnant, et entendais les eaux en moi, les bonnes, belles eaux noirâtres.
Puis l'or pur de l'énergie me rendit courage et force.
Le courant fusait, impassible et toujours plus violent."
Musique pour une noyade, 1910
Visages de femmes
Douces, mélancoliques ou provocantes, nues ou habillées, les femmes de Schiele sont restituées avec beaucoup de respect, comme un autre qui reste étranger, voire hermétique, mais jamais menaçant ni dégradé.
Femme couchée sur un coussin bleu, les bras relevés derrière la tête (Wally Neuzil), 1913
Nu féminin debout au tissu bleu, 1914
Portrait de la femme de l'artiste assise, tenant son pied droit, 1917
Couple et maternité : un peu plus de sérénité
Couple d'amants, 1913
Les rousseurs de ce couple groggy, le bazar des corps qui mue en chaîne montagneuse... J'affectionne tout particulièrement cette toile.
Mère et enfant, 1917
Merci, Egon.
Autoportrait, 1914
"Jusqu'à présent, je n'ai rien fait d'autre que de donner, et m'en trouve si enrichi que je suis obligé de continuer à faire don de moi-même."
Je ne vous propose pas de compte rendu rigoureux pour cette exposition qui continue jusqu'au 6 janvier, mais une galerie (partielle et partiale) de détails, et plus exactement de visages qui m'ont happée. Je laisse de côté les œuvres pleines et magnifiquement composées que vous aurez ou avez peut-être eu le plaisir de voir, ainsi qu'une flopée d'exquis petits dessins, et un certain nombre de toiles déjà présentées lors de la récente exposition de la collection Chtchoukine, que j'avais retracée ici : CLIC.
C'est une belle exposition, grande juste ce qu'il faut, avec des carnets et des œuvres majeures, d'intéressantes citations critiques contemporaines des premières expositions ; parfaite pour découvrir les débuts de l'artiste, souvent moins bien connus du "grand public".
Toutes les œuvres, pour la plupart nées à Paris (Montmartre) ou à Barcelone, ont vu le jour entre ses 18 et ses 25 ans... soit entre 1899 et 1906 (année du "grand tournant" qui mènera aux fameuses Demoiselles d'Avignon, considérée comme la première toile cubiste).
Picasso dans toute l'étendue de son acuité : familles et prostituées, autoportraits et jeunes modèles aimés, amis croqués avec humour, miséreux, saltimbanques, cocottes, détenues... En prise avec toute une population marginale, aux destinées souvent violentes, la main semble toujours animée par une énergique mélancolie (et plus ponctuellement par l'humour ou l'indignation). Picasso peint frénétiquement, dans un alliage d'influences (Goya, Le Greco, Manet, Gauguin et tant d'autres) déjà très personnel, malgré son jeune âge.
Je vous livre les détails choisis en désordre (contrairement à l'exposition), l'artiste ayant toujours refusé, dès ses premières expositions, de considérer que son oeuvre évoluait linéairement et de l'exposer par ordre chronologique, par exemple aux galeries Georges Petit en 1932 :
Exceptionnellement, les références des œuvres sont reportées à la fin, de sorte que le titre n'influence pas le premier contact avec les sujets.
Bonnes rencontres picassiennes, et bonnes fêtes !
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"Cet Espagnol nous meurtrit comme un froid bref.
Ses méditations se dénudent dans le silence".
Guillaume Apollinaire
Liste des œuvres représentées (détails) :
1. Juli Vallmitjana (encre, peinture à l'essence, technique mixte et pastel sur papier), 1900
2. Les Deux Amies (gouache sur papier), 1904
3. Arlequin et sa compagne (huile sur toile), 1901
4. Portrait de Sebastià Juner-Vidal (huile sur toile), 1903 (ami du peintre, en compagnie d'une prostituée)
5. Le Repas frugal (eau-forte et grattoir sur zinc), 1904
6. Femme au bonnet (huile sur toile), 1901 (prisonnière atteinte de maladie vénérienne, signalée par le port d'un bonnet)
7. Acrobate et jeune Arlequin (gouache sur carton), début 1905
8. L'Attente (Margot), (huile sur carton), 1901
9. La Lecture de la lettre (fusain et peinture à l'essence sur papier), 1899-1900
10. Femme à l'éventail (huile sur toile), 1905
11. Mère et enfant (huile sur carton monté sur panneau), 1901
12. Les Deux Frères (huile sur toile), 1906 (détail)
13. Femme à la mèche (aquarelle sur papier), 1903
14. La Buveuse d'absinthe (huile sur toile), 1901
15. Autoportrait, 1906
16. Portrait de Madame Canals (huile et fusain sur toile), été 1905 (modèle et épouse du peintre catalan Ricard Canals, ami de Picasso)
17. Tête de femme criant (plume, lavis et encre sur papier), 1903
18. La Célestine (huile sur toile), 1904 (Barcelone ; entremetteuse inspirée d'un roman, ainsi que d'une femme réelle).
19. Famille d'acrobates avec un singe (gouache, aquarelle et encre sur carton), début 1905