L’héroïne, interprétée
par Hafsia Herzi (La Graine et le mulet, Française, Tu mérites un amour, …).
Impératrice précaire dont on tombe immédiatement amoureux.
Le rythme, tranquille mais pas mou ; plans fixes qui prennent leur temps, silences rompus par un déclencheur ou un autre.
La justesse des
dialogues, économes et directs ; l’intensité des échanges.
Les lumières et les
couleurs de Tunis ; les sonorités de l’arabe tunisien mêlé au français ; les cigales, le vent.
Les sourires, et les moments
musicaux composés par Karol Beffa.
Les intérieurs atemporels ; la séquence finale à travers la ville.
L’entremêlement de l’image
fixe et de l’image mobile.
Le comportement de la
caméra ; les plans, les angles, les cadrages sont toujours comme spontanément parfaits ;
toute cette beauté ne sombre jamais dans l'esthétisme figé.
La mise en accusation - sans caricature, sans fard - de l’agressivité des hommes envers une femme qui
tente de vivre librement ; la manière dont la menace ne se laisse
jamais longtemps oublier, mais se voit énergiquement repoussée.
Regarder une femme
regarder des hommes et franchir certaines limites du métier (toucher le modèle, voire le
désirer ouvertement) sans jamais pourtant donner l’impression d’une intrusion malsaine,
ni de sa part ni de la nôtre.
Ce trajet funambule de la
liberté, entre carcans et pertes dangereuses de contrôle, esquissé en quelques scènes resserrées.
La subtilité, tout le temps et pour tout : des individualités, des palettes émotionnelles, du jeu.
Le développement de l'inversion - grisante mais partiellement illusoire - de la hiérarchie genrée trop fréquente entre artiste en action et modèle modelable et sans force.
Cette
tentative de prise de pouvoir n'est clairement qu'un premier pas, un
renversement fructueux pour changer les repères, mais risqué et
temporaire : pas un équilibre.
Constater que chaque personnage, selon sa violence, son orgueil, son
éducation, sa finesse humaine, est à un point plus ou moins éloigné de
cet équilibre. Les femmes comme les hommes, les violents comme les doux.
Toujours subtil, oh oui.
La manière dont le
film révèle combien les hommes deviennent désirables quand leur
désir n’est plus de conquérir un corps mais d’habiter le leur, et dont les femmes peuvent exprimer simplement et franchement leur désir.
La finesse du premier
modèle, joué par Karim Ait M’Hand (à voir aussi dans L’Armée du salut).
Et enfin, last but not least, le travail photographique d’Amel Guellaty que vous avez pu admirer dans ce post (son Instagram).
Voilà, que dire de plus sinon que j'espère vous avoir donné envie de le voir, pour, peut-être, en débattre ici ou sur les réseaux !
Tous les mois de janvier a lieu le festival Télérama, dans des cinémas d'art et d'essai de la France (vraiment) entière.
Il s'agit d'une sélection de films sortis l'année précédente, à nouveau projetés dans de nombreuses salles pour le prix modique de 3,50 € la séance avec le Pass. Le délicieux "Studio 28", dans le quartier des Abbesses à Paris, en fera partie.
L'occasion de revenir sur les films qui m'ont imprégnée au long de l'année 2017 (et il y en a), parmi les 22 que j'ai vus, puisque je n'ai pas pris le temps de rédiger une seule critique complète, comme j'en avais l'habitude. Voici donc un bref aperçu de chacun d'entre eux, dont trois figurent dans la sélection Télérama : Le Caire confidentiel, L'Atelier, Un Homme intègre. Je vous les recommande tous trois plus que chaudement.
Au-delà, j'en retiens 12 de cette belle année cinéphile, 12 films en colère ;-), peuplés d'êtres restés bien en vie quelque part en moi, comme des personnages de romans aimés, comme des rencontres de passage marquantes au cours d'une odyssée qui nous emmènera un peu partout, de La Ciotat à l'Iran, de la Calabre au Caire, de Tanger à la Floride...
Je commence par vous en présenter cinq, dont les trois sélectionnés. La conscience à l'épreuve : Le Caire confidentiel, A Ciambra, Un Homme intègre
J'ai eu envie de rassembler ces trois films qui présentent des lignes de force communes :
... des nuits hors-la-loi où glissent des taches de lumière, où l'on s'aventure dans des zones de non-droit ;
... des apprentissages ingrats, durant lesquels il faut, pour vivre avec certains, en
tuer d'autres - symboliquement ou littéralement - et considérer sa
lâcheté en face ;
... des femmes fortes, et pourtant impuissantes lorsque les hommes jouent à être des hommes ;
... des mondes apparemment clos disséqués soudain sans manières ; l'énergie humaine s'y précipite dans des voies sans issue, s'y livre à une mise à sac sans ressac possible, et bouillonne à la surface des abîmes, avant de vous abandonner, amer, sur la grève.
Pourtant, à l'arrière de votre tête sonnée, un air souffle que tout n'est pas perdu ; qu'entre cynisme hypocrite et naïveté, une troisième voie était sur le point de naître.
Je reste encore habitée par ces trois pays plus au Sud, ces trois hommes ordinaires, calmes et fébriles à la fois, leur course folle et leurs moments de répit, leurs trois visages splendides à force de prendre le monde au sérieux et sur leurs épaules :
- Celui de Pio (Amato), dans A Ciambra. Quelle affiche... et une bande-annonce magnifique, la plus belle de mon année, et montrable, pour une fois !
L'affiche m'a interpellée dans le métro puis derrière les grilles fermées du Louxor, comme un appel :
Une sorte de docu-fiction, qui nous immerge dans une communauté Rom de Calabre, filmée sans fard ni morale, dans son torrent de vie anarchique, théâtral, archaïque sans doute, misérable souvent, et pourtant. C'est aussi tendre, drôle, vivant, ouvert.
La dernière image est un peu trop démonstrative pour être utile... Mais pour le reste, cet enregistrement sans discours est parfait.
Bravo à Scorsese d'avoir soutenu ce film.
Un film de Jonas Carpignano, avec Pio Amato, sa famille, ses amis, et Koudous Seihon.
Et une bande originale fabuleuse de Dan Romer.
- Celui de Noredin (Fares Fares), dans Le Caire confidentiel, de Tarik Saleh (Grand prix du jury au festival de Sundance, catégorie fiction étrangère, vraiment pas volé).
Ce film est noir comme de l'encre, jusqu'à la dernière minute où la révolution hurle dans le vide, déjà dépouillée de sa valeur. Le héros est magnifique, tout sonne juste, on étouffe. Je retrouve des accents de L'Idiot de Yuri Bykov, dont j'avais parlé ICI. La référence à LA Confidentiel est pertinente.
Bien sûr, c'est un polar, et un thriller politique, mais surtout une brillante manière d'aborder la question de l'intégrité lorsque tout s'émiette ; de rester humain derrière un bouclier.
Une grande dernière minute.
- Celui de Reza (Reza Akhlaghirad) dans Un Homme intègre de Mohammad Rasoulof (prix du jury "Un certain regard" à Cannes). Le réalisateur lui-même a sacrifié sa liberté, après avoir tourné ce film de manière quasi-clandestine. Qu'en sera-t-il de son personnage ? Evitez absolument la bande-annonce, qui en dit bien trop.
Ce film n'a que des qualités : le scénario, loin d'être simpliste malgré les apparences ; la photographie, les deux comédiens, Reza Akhlaghirad et Soudabeh Beizaee, leur jeu rentré, leurs visages ; le refus d'un rythme artificiellement haletant ; les silences et les dialogues ; les enfants ; la tension qui monte par des effets d'une grande sobriété.
La sensualité aussi, toute de distance et de suggestion.
Un moment que je ne peux oublier : Reza est rentré. Sa femme lui intime, presque comme à un enfant, d'aller se laver. Elle met une casserole de lait à chauffer. Puis le bruit de la douche, l’œil qui s'allume, un voile déposé, une sortie du champ.
C'est aussi un film d'amour, et un film profondément, naturellement féministe, par l'existence même du personnage de Hadis, si forte et si lucide. Un double premier rôle, en vérité.
Bien sûr, la corruption règne, et d'aucuns pourraient trouver cela déprimant, caricatural, prévisible.
Mais je vois aussi et surtout dans ce film, comme le titre l'indique d'ailleurs, une vraie réflexion sur la conscience individuelle, sur la part d'orgueil qui motive aussi les choix vertueux, et qui peut faire basculer, voire aveugler, lorsque cet orgueil est trop bafoué. Reza n'est pas un héros, mais un homme qui essaie d'être un type bien, qui rame entre sa fierté, ses incompréhensions, ses tentations, sa solitude et son mutisme... C'est ce qui fait, avec le recul, toute la force du film.
II - Deux femmes françaises en terre inconnue : Prendre le large, L'Atelier.
- L'Atelier de Laurent Cantet.
La Ciotat, ville et jeunesse en crise, le temps d'un stage d'été.
L'expérience de cet atelier d'écriture, qui aurait pu rester pour Antoine (Matthieu Lucci), sinon banale, du moins anecdotique, se mue en creuset nerveux : rejets à verbaliser ; confrontation au désir érotique et au désir de violence, au besoin de heurter son corps à l'espace matériel en lui donnant un point de chute, une cible, que la baignade et les plongeons, non plus que les sirènes de l'extrémisme de droite, ne suffisent à satisfaire.
La mauvaise foi, le déni, l'égarement, et tout à coup aller au bout pour découvrir autre chose : en ce sens oui, apprentissage, dont l'adulte et les autres sont détonateurs plutôt qu'initiateurs ; où l'adulte aussi est initiée.
Et nous voilà dérangés, avec Marina Foïs (excellente, comme toujours), dans nos petites évidences, dans nos petits courages. On croyait affronter quelques jeunes pas commodes, et on se retrouve à s'affronter soi-même face à ce qu'il serait si facile de juger étranger, effarant, et qui ne l'est pas tant que ça, et que l'on commence à comprendre, et que l'on déteste comprendre, tout en réalisant qu'on ne peut en faire l'économie.
L'Atelier n'a rien à voir avec Entre les murs ; il est bien meilleur, dans son enregistrement neutre et ample de nos méandres, de nos duretés, de nos peurs, de notre bêtise, observés sans une once de surplomb limitant. L'Atelier démarre porte close ; on en sort en laissant la porte ouverte ; cependant là aussi la dernière séquence est de trop ; l'avant-dernière est parfaite.
A noter que s'il s'agit d'une fiction, le film s'inspire cependant du déroulement d'un véritable atelier, ayant fait l'objet d'un reportage en 1999 : entretemps, l'histoire de la ville s'est diluée dans la culture d'une nouvelle génération.
"Vous vous intéressez à moi parce que je vous fais peur"... Matthieu Lucci est exceptionnel.
- Prendre le large, de Gaël Morel.
Sandrine Bonnaire joue le rôle d'une ouvrière textile qui préfère accepter de suivre son entreprise délocalisée au Maroc, plutôt que d'être licenciée et indemnisée.
Fatiguée de sa vie morne, et ne supportant pas l'idée de ne pas travailler, elle décide de "prendre le large", sans avoir la moindre idée de ce à quoi elle doit s'attendre.
Elle va se heurter à une réalité qu'elle n'a pas voulu se figurer à l'avance. Le film n'est pas consensuel, il montre une Tanger très concrète, ni carte postale ni inhumaine, qui flirte avec les clichés sans les entériner, mais sans les contredire par principe : souvent hostile pour un élément errant et isolé, généreuse parfois, faite de contradictions qui prennent au dépourvu (le co-scénariste a vécu 30 ans au Maroc).
Les conditions de travail sont plus que dures, et on ne quitte pas sa vie si facilement.
L'occasion de rappeler qu'il n'y a pas d'âge pour les apprentissages.
Outre Bonnaire, toujours au faîte de sa sobre expressivité, les rôles "secondaires" de la logeuse Mina (Mouna Fettou) et des deux fils (Kamal El Amri et Ilian Bergala) sont servis par d'excellents comédiens. Kamal El Amri, en particulier, est extrêmement juste dans ses attitudes de jeune homme moderne, doux et attaché aux femmes adultes qu'il côtoie, en transition vers l'âge adulte.
Les effets de symétrie sont très intéressants dans ce film : deux duos mère-fils, deux femmes qui n'ont cure du regard que l'on portera sur elles, et le travail immigré vécu dans l'autre sens. De quoi réfléchir un peu, dans la splendide lumière du Maroc, en mêlant plan social et plans intimes.
"Je suis arrivée dans ce jeu de
quilles comme un boulet de canon, tête la première, pas de corps
aligné, des neurones survoltés, une euphorie sensorielle sans
limites. Les oreilles stand by à la jacasserie humaine, les mains
et pieds sens dessus dessous, les yeux dans les yeux de
moi-même. Modèle dispersé, gracieusement mis au monde par
besoin de casser la mécanique culturelle."
Algorithme éponyme
Ces lignes explosives sont celles de "Babouillec, autiste sans paroles". A (re)lire à haute voix.
Je l'ai découverte au cinéma, grâce au documentaire (qui passe encore dans quelques salles) de Julie Bertuccelli, dont c'est le quinzième long-métrage tout de même (L'Arbre, La Fabrique des juges, La Cour de Babel, ...).
Il lui aura fallu deux années entières auprès d'Hélène (née en 1985), de sa mère et des artistes de la compagnie "La Belle Meunière", dans la région de Rennes, pour accomplir cette œuvre pleine de délicatesse.
Hélène (Babouillec est son surnom d'enfant) est une autiste qualifiée "très déficitaire" : utiliser le pouce pour pincer, avoir conscience de ses extrémités, parler, est d'une immense difficulté, progresse à tout petits pas (elle prononce quelques mots isolés à la fin du documentaire), grâce à la patience infinie de sa mère, Véronique Truffert, une femme qui semble pleine d'humour et de douceur, d'intelligence empirique, très agréable à écouter. Elle a repris sa fille avec elle à plein temps lorsque celle-ci avait à peu près quinze ans, ne pouvant se résigner à n'avoir aucune communication avec elle, et ne constatant aucun progrès.
Après mille et un chemins, et autant d'éclats de rire, elle a pu toucher sa fille, et finalement, grâce à un système de lettres découpées à assembler, accéder à ses pensées : Hélène, vers la vingtaine, a enfin traduit en mots ce qu'elle avait à l'esprit.
"Je suis Babouillec très déclarée sans parole.
Seule enfermée dans l'alcôve systémique, nourricière souterraine
de la lassitude du silence, j'ai cassé les limites muettes et mon
cerveau a décodé votre parole symbolique : l'écriture."
Extériorisé, cet esprit s'est révélé d'une phénoménale richesse lexicale, poétique et philosophique, bourré d'humour, le tout flottant dans une sorte d'imagier cosmogonique fascinant.
Être autiste Concept ordinaire de l’autocritique Les ordres bousculent l’initiative itinérante. Tu es en chemin d’exécution d’un acte dicté par ta raison, Quelqu’un t’interpelle, Otage de ton Silence, tu perds la Raison de ton Acte. Livré à toi-même, ordre ou désordre, seul responsable, tu plonges dans le plus proche état disponible, égarant le mode d’emploi du contrat social. KO relationnel puis Big Bang émotionnel La faute à qui tout ça ? Édifiante question. Est-on responsable de nos déficiences ? Les autres sont-ils garants de nos absences ? Avec la boîte à gros bobos, j’ai démarré l’ouverture de mon corps.
Pierre Meunier, metteur en scène, au gré d'une rencontre, ébloui par ses textes, s'est emparé du recueil Algorithme éponyme. Le travail préparatoire du spectacle est le fil directeur du documentaire. L'oeuvre qui en a résulté, Forbidden to sporgerssi ("interdit de se pencher
au-dehors", dans une sorte de langage mêlé), a été invitée au festival d'Avignon 2015, et sera représentée au Théâtre de la Ville, aux Abbesses, en février prochain !
Pierre
Meunier dit de l’œuvre d'Hélène qu'elle est d'une puissance
mystérieuse, mais aussi d'une grande lucidité sur le mal que l'on se
fait, la manière dont nous gâchons notre imaginaire, dont nous nous
laissons diminuer par "la mise en ligne et aux normes, au
plus petit dénominateur commun, la mise au pas généralisée de
toute existence singulière" (extrait d'interview). Voilà qui devrait parler à beaucoup de personnes non autistes également...
Hélène assiste aux répétitions. Souvent, Pierre lui demande si ce que la compagnie crée lui convient, si elle veut bien que l'on continue. "Oui".
La mise en scène cherche à mettre en valeur les textes tout en représentant plastiquement le mystère de l'esprit d'Hélène, avec des machines, des formes, du son... afin de donner corps à sa parole par tous les moyens : "voix off,
musique, espace maculé de mots ; sorte de démasquage plastique, visuel et sonore". Là gît l'essentiel, faire exister cette intériorité, la soumettre à notre envie de comprendre, la transporter dans d'autres esprits afin de rompre l'isolement. Car voici la présentation du spectacle par Babouillec, toujours avec cette ironie à la fois jouissive et amère :
« Mon monologue en forme de dialogue avec toi sans
toi en question à mes réponses, Forbidden to sporgerssi
[interdit de se pencher au-dehors], on pourrait apercevoir le bout du
tunnel. »
télérama.fr
lacroix.fr
labellemeuniere.fr
lemonde.fr
Qu'est-ce que ça lui fait de voir son texte en scène ? "ça fait des étincelles dans
la boîte à penser ; ça fait péter l'arc-en-ciel de
l'adrénaline".
Le thème transversal des limites, terrestres, corporelles, sociales, irrigue une écriture moderne, fulgurante, extrêmement dense - assembler des lettres, c'est déjà bien trop lent pour suivre un esprit bouillonnant, sans qu'on s'encombre encore de mots superflus. Quelqu'un s'empresse de noter afin qu'elle puisse abréger, enchaîner plus vite, embraser "la petite étincelle de spleen
dans mes circuits, comme une auto tamponneuse" (citation glanée dans une interview), nous donner la chance de découvrir son vivier intérieur. "Les mots vivent en moi comme
une respiration, et je nourris ma fringale poétique avec cet oxygène
cérébral." (citée par J. Bertuccelli dans une interview).
Hélène n'a jamais lu un livre. Lorsqu'on lui demande comment elle a appris à lire et à écrire, elle répond : "En jouant avec chacun des espaces secrets de mon cornichon de
cerveau."
Bien entendu, le film ne prétend pas éclaircir le mystère de celle qui se dit "télépathe et iconoclaste" ; il expose plutôt, avec une structure volontairement morcelée, de très près, le contraste saisissant entre, d'un côté, ce corps lourd, mal contrôlé, ces gestes au bord de la démence, ce rire sonore et ces couinements, et de l'autre, les moments de contemplation (notamment dans la nature), d'écoute et de bouillonnement intellectuel. Comme pour nous inviter à franchir les cadres, à traverser l'image d'Hélène elle-même, qui établit au fil du temps un rapport à la caméra très particulier, qu'elle décrit magnifiquement... pour, au bout du compte, peut-être, si bien entourée de regards, se mettre en scène elle-même.
Le film est court, et peut sembler frustrant, à certains égards, mais cette frustration me semble essentielle : l'image est justement ce qui nous empêche d'accéder à l'esprit d'Hélène, et la caméra semble s'énerver elle-même de n'être qu'une boîte à enregistrer de la surface ; l'écriture et le théâtre prennent alors le relai, avec leur force salvatrice, et bien suffisante pour donner une envie folle de lire les textes et/ou de voir le spectacle, sans les déflorer. L'envie de s'immerger longuement dans ce langage vivifiant, détonnant. On sort le sourire et les larmes aux yeux, parce que les mots résonnent. Après tout, c'est bien un documentaire sur la poésie... qui donne à goûter les fruits de la disponibilité face à l'apparente incommunicabilité. Une issue pleine de joie, que l'on a envie d'étendre, en sortant, à toutes les individualités et les oeuvres d'art qui nous déstabilisent, ce qui n'est pas la moindre réussite de ce film.
Désormais, il semble que Babouillec écrive aussi des airs d'opéra, des paroles... Vivement la suite.
*****
A propos de différence et d'autiste écrivain, j'en profite pour vous conseiller, si vous ne les connaissez pas, les livres de Daniel Tammet (à offrir, à s'offrir...) :
- Je suis né un jour bleu (autobiographique, 2007) ;
- Embrasser le ciel immense : le cerveau des génies (essai sur l'intelligence et l'apprentissage, 2009) ;
- L'Eternité dans une heure : la poésie des nombres (2013) ;
- Mishenka (roman sorti cette année, mettant en scène deux joueurs d'échecs aux formes de pensée diamétralement opposées).
*****
Sa phrase « L'important n'est pas de vivre comme les autres, mais parmi les autres » plairait sans doute à Babouillec, et à tous ceux qui l'entourent dans ce film au titre emprunté à Hubert Reeves.
Elle a déjà surenchéri, d'ailleurs :
"Être ou ne pas être, là est
la question, et dire merde à ceux qui savent, là est la réponse". :)))
Quant à la poésie, la métaphysique des mathématiques, Laurent Derobert, concepteur des "mathématiques existentielles", et très ému, vient en parler à Hélène un assez long moment, de si belle manière que je voudrais que tous les étudiants en mathématiques l'aient entendu.
Inutile de dire que je vais acheter le DVD pour le réécouter à loisir, dès qu'il sortira.
En vous souhaitant, toujours, pour la nouvelle année, de belles découvertes humaines et culturelles !
Fuocoammare, c'est le titre d'une chanson sicilienne populaire. Il signifie : "feu à la mer".
Gianfranco Rosi, réalisateur érythréen, s'est déjà fait connaître par des documentaires marquants : Sacro Gra (consacré aux riverains du périph' de Rome et récompensé par un Lion d'or en 2013), Below Sea Level (sur une communauté marginale vivant dans le désert californien), et El Sicariochambre 164, témoignage d'un mexicain au visage dissimulé, qui raconte ses vingt ans de travail comme bourreau pour les narcotrafiquants. Des thèmes sociaux, forts, un attrait pour la marginalité et les témoignages bruts, assemblés de manière à laisser le spectateur tisser peu à peu des liens, telles semblent être les caractéristiques déjà récurrentes chez ce réalisateur.
Comme les précédents, ce documentaire est sans commentaire. Il mentionne les chiffres au début (20 km2, 400 000 migrants passés en 20 ans, 15 000 morts) comme pour s'en débarrasser : les chiffres
ne disent pas grand-chose, contrairement au film.
C'est un travail d'une grande sobriété ; G. Rosi pose sur ses sujets un regard
droit et calme, en retrait mais sans froideur, toujours bienveillant,
touchant à l'intime sans voyeurisme.
Pas d'autre musique que celle diffusée de temps en temps par la radio. Reste donc toute la place pour les oiseaux, les vagues, la pluie, le crachotement sifflant des radars, des micros, les voix palpables des témoins, des chants, des psalmodies, et puis le silence, bien sûr, le lourd silence d'une minuscule terre perdue, couleur de roche terreuse et de cactus.
Les plans prennent leur temps. L'esthétique est très précise, très recherchée, mais sans artificialité ; elle ne prend jamais le pas sur la réalité, grâce à la maîtrise des plans et de la lumière. Les
couleurs vives des aubes, des phares et des éclairages de nuit, l'immense parabole rotative, la brillance spatiale des couvertures de survie contribuent à
nous immerger dans les abysses d'un monde inconnu.
Deux sujets se côtoient sans rapprochement forcé, au rythme des jours.
D'abord, le quotidien des habitants de l'île, d'une famille en particulier, à laquelle l'écho des tragédies, pourtant toutes proches, n'arrive que de (très) loin. "Pauvres gens", murmure la grand-mère cuisinière.
Dans cette famille, le film s'attache surtout au jeune Samuele : il joue au grand, cet enfant plutôt fascinant, à la fois fruste, rêveur, doux et persévérant, qui
parle avec les mains et un accent à couper au couteau. Nous le suivons à l'école, sur l'eau, chez le médecin, dans ses jeux en liberté sur le territoire sauvage de l'île... Nous sourions de sa technique spéciale d'aspiration des pâtes, de sa passion pour la construction de fronde, de son sérieux d'enfant angoissé.
Autre figure saillante, l'animateur de radio locale, qui ranime cet univers de brume et de tempête avec des chansons d'amour siciliennes, joyeuses ou mélancoliques, et transmet les dédicaces de ce modeste peuple de pêcheurs, comme figé quelques décennies en arrière.
Et puis un mystérieux pêcheur apnéiste : en deux séquences, nous voilà en apnée avec lui, dans le gouffre au-dessus duquel voguent les petites barques des insulaires et les migrants, opporessés dans la cale du bateau.
Sur la même petite île et pourtant bien loin, les exilés, les naufragés, et les nuits, les jours de ceux qui les sauvent, ou du moins qui essaient, dans un cycle sans fin. Un univers de militaires, de haute mer, de combinaisons intégrales, de
navires et d'hélicoptères de fer lancés vers des rafiots dérisoires et surchargés, pour
qu'enfin des gants blancs agrippent des bras de toutes les nuances de brun. L'inlassable mélopée du radio, "What is your position ?", ses conseils patients, les gestes rodés de tous les autres pour contrôler, soutenir, soigner, rester efficace sans
brutalité, sans trop céder non plus au découragement, ce sont les micro-exploits toujours renouvelés des
personnels, à Lampedusa et par-delà.
Le personnage pivot entre ces deux univers, c'est Pietro Bartolo, un médecin qui passe de la consultation généraliste à l'échographie, des soins infirmiers aux prélèvements sur les dépouilles... Tous ceux qui croient que les travailleurs confrontés au pire
"s'habituent" devraient l'écouter. Avec une retenue pleine d'effort, il explique qu'il ne s'habitue pas. Il y a un trou en lui. Il y a les cauchemars auxquels il faut résister. Parce qu'il y a encore des jambes à démêler : celles des
jumeaux à naître dans le ventre d'une femme sauve, celles des joueurs de foot du camp de réfugiés, et puis, à fond de cale, celles des pauvres qui n'ont payé que 800 € pour mourir. Même pas noyés : de soif.
Dans ses
consultations ordinaires, avec Samuele, par exemple, Pietro Bartolo reprend un peu d'équilibre avant de
retourner dans l'autre monde, comme le spectateur.
Loin d'être
"vides" ou "inutiles", comme j'ai pu le lire après coup chez certains critiques, les séquences consacrées aux insulaires sont donc un contrepoint indispensable. Certes, si elles ne
servaient qu'à exhiber l'étanchéité des deux univers, leur nombre et
leur longueur n'auraient pas grand intérêt (il suffit de dire qu'à
présent les embarcations sont interceptées en haute mer, sans
interaction avec les habitants). Mais elles sont bien plus que cela : une oxygénation, parfois souriante, qui permet de voir la tragédie quotidienne, sans effet d'accoutumance. Elles mettent également en exergue, par contraste,
la manière dont les naufragés ne vivent la mer que comme un enfer, et non un milieu habitable, pas même un chemin viable.
Synonyme de mort pour les uns, de vie pour les autres, cette mer reste un danger et un défi pour tous : la grand-mère a des souvenirs de guerre ; la tempête empêche de gagner son pain ; Samuele affronte le mal de mer et la barque revêche à coups de rame maladroits : il faut devenir marin. La confrontation à la
condition humaine et à la mer, le refuge de la prière face à l'élément hostile, tout cela oppose et rassemble à la fois (toutes proportions gardées) insulaires et naufragés de l'exode.
Fuocoammare ne nous apprend pas que des hommes meurent en mer, mais nous le donne à découvrir, peu à peu, à contrecourant des médias qui ne s'intéressent pas au reste. Il nous prête des yeux sans filtre sur la vie de cette petite île, sur les passagers clandestins abandonnés par un Charon, mais encore accrochés à la bonne rive, capables encore de vivre, penser, parler, jouer, et puis sur le reste du monde, apparemment absent, mais qui entre en écho à chaque instant, par-delà Lampedusa.
Ensuite, on peut avoir envie d'en apprendre davantage sur ce
qu'il adviendra de ces réfugiés, et sur leurs trajectoires en amont. Mais n'était-ce pas (aussi) le but,
justement ? S'arrêter vraiment, pour donner envie au spectateur de creuser au lieu de se détourner ? A l'échelle du film, cet "ici et maintenant" sans perspective me semble
le meilleur choix pour exprimer combien ces hommes venus de loin ont perdu de vue l'avenir comme
le passé. "La mer n'est pas un chemin", et pourtant, elle l'a été,
et ils sont vivants. "Vivre est un risque", et ces parieurs sont vivants. Partout, cette obstination à vivre se suffit.
Samuele tire sur des cibles
lointaines et fabrique des frondes, sans avoir semble-t-il envie de tuer vraiment. Un oiseau
est intact, et cela sauve peut-être le spectateur de la nuée de noeuds
coulants qui lui prend la gorge devant ces nouveaux radeaux de la Méduse et ces corps déshydratés traînés à la force des bras.
Le réalisateur s'est en quelque sorte mis dans le même état que son public confronté
aux actualités : ayant filmé plusieurs dizaines de sauvetages (il a tourné seul, est resté toute une année), il en
était arrivé à une sorte d'habitude...
L'image finale de la cale qui arrive alors, pour lui et pour nous, n'est
pas de l'horreur pour
de l'horreur, mais un double aboutissement : celui du temps du film, et
celui de l'émotion qu'il nous a préparés à recevoir devant le plan fixe, qui choque sans anéantir tout à
fait, grâce à toute la force de vie filmée auparavant. Le plan dure juste le temps qu'il faut pour qu'on ne l'oublie plus jamais, et qu'on n'ait pas besoin d'en voir d'autres. Le public entier de la petite salle comble est resté muet, immobile, jusqu'à
la dernière seconde du générique, avant de sortir dans un silence
épais...
Quatre ans après la séance, je peux le confirmer : le film est gravé ; je peux le dérouler à mon esprit chaque fois que je me sens en état de voir.
Des propos éclairants du réalisateur sont cités sur Allociné ; je les reproduis ici.
"Le grand défi à Lampedusa était de trouver un autre point de vue que
celui présenté par les milliers d’images en provenance de là-bas. Les
médias arrivent sur les lieux seulement lorsqu’une tragédie survient et
repartent avec des images qui se ressemblent toutes. À Lampedusa, la
plupart des habitants détestent les journalistes, et j’ai passé
plusieurs mois sur l’île, sans caméra, à aller à la rencontre des
habitants, avant de commencer à tourner. Pour réaliser des images
différentes de ce qu’on peut voir à la télévision, pour changer de point
de vue, j’ai besoin de transférer tout ce qui se passe sur cette île à
l’intérieur des personnages. Je prends le lieu comme un élément à part
entière, que je filme à travers ceux que j’ai choisis pour
m’accompagner, en montrant la relation entre eux et l’endroit. Après
avoir rencontré suffisamment de gens, un itinéraire mental se crée, qui
me permet de créer un vide autour des personnages. C’est alors que je
peux commencer à raconter les histoires permises par ces rencontres.
Dans le film, Lampedusa peut paraître vide. Tout est vu à travers un
enfant, un docteur et un DJ de la radio locale. Mais ce vide que je crée
en me concentrant sur quelques personnages les relie entre eux comme le
blanc qui sépare deux notes sur une partition, ce silence qui est aussi
important que le son lui-même. La narration se fait donc à travers ces
personnes, devenues des personnages, et une approche cinématographique
qui me permet de donner à la réalité un impact plus fort."
Petit best of tout personnel des scènes que je revois encore, encore, encore, qui me font sourire et danser. En espérant que cela vous donnera envie de faire de même, et tout le film avec, qui sait... Pour une rentrée pleine d'énergie !
1 - Pennies from heaven - Herbert Ross (1981)
2 - Billy Elliot - Stephen Daldry (2000)
3 - My Sister Eileen - Richard Quine (1955) - Découvert grâce à l'émission Blow up
4 - Footlose - Herbert Ross (1984)
5- Vengo - Tony Gatlif (2000)
6 - Singing in the rain - Stanley Donen & Gene Kelly (1952)
7 - Viva Las Vegas - George Sidney (1964)
8 - Tap dance - Nick Castle (1989)
9 - La Pente - Harry Beaumont (1931) - Joan Crawford ou la modernité...
10 - Ferris Bueller's day off - John Hugues (1986)
Justement ce matin, j'ai envie de partager un peu de de belle humanité.
Il reste quelques séances... Ne manquez pas ce documentaire sur un chorégraphe et danseur d'exception.
Ohad a eu un parcours étonnant, car tardif, car hors des clous dans lesquels il n'a pu tenir.
Sa beauté envoûtante, celle de sa voix et de sa langue, de sa manière de bouger, sa liberté, ses idées fraternelles se communiquent tout de suite au spectateur sur les films amateur du temps de sa jeunesse.
Pour les danseurs, comme toujours, c'est dur.
Aucun doute là-dessus. Ohad Naharin est aussi un tyran, avec lui-même comme avec les autres, comme beaucoup de créateurs en proie au désir de matérialiser leurs visions.
Repousser les limites peut sembler déraisonnable, cruel, mais l'on voit bien que ce n'est pas par sadisme, et qu'Ohad sait aussi complimenter, faire rire, offrir sa confiance et sa pédagogie patiente aux danseurs.
Et, comme le dit l'un d'entre eux, "le jeu en vaut la chandelle". Effectivement, ils progressent à vue d'oeil, jusqu'à devenir la plus belle version d'eux-mêmes, jusqu'à ce qu'ils
cessent tout empressement, qu'ils habitent intensément le moindre
déplacement de leur corps, avec une force d'expression qui ne doit plus
rien à la comédie. Et tout cela, en préservant l'individualité de chaque danseur.
D'une manière générale, Ohad s'adresse à notre intelligence, sans
concessions. Il invente, il ouvre, il voit, il écoute, et attend la
même chose des autres.
L'humour, le voyage, l'érotisme, l'équilibre masculin-féminin, l'amour, la liberté, la paix, le goût de la diversité dans la collectivité, tout ce que nous pouvons désirer pour notre monde se trouve dans ses ballets, en dialogue réel avec les musiques choisies, du classique au chant traditionnel, en passant par le jazz et l'électro.
Les images d'archives, les répétitions, les interviews alternent de manière très fluide. Certes, la réalisation est classique, mais cette sobriété maintient toute l'attention du spectateur sur Ohad et les danseurs de la Batsheva Dance Company.
Je ne suis pas touchée par tous les chorégraphes contemporains ; chez Naharin, outre les qualités déjà citées, je trouve que l'on sent une liberté mêlée de culture qui permet d'emprunter à tous les genres sans s'arrêter à aucun, permettant la naissance d'un style profondément original. La scénographie n'étant pas en reste, ses ballets illustrent bien la notion de spectacle total.
Ohad Naharin rappelle la danse à sa dimension primaire, cathartique, dans la joie comme la souffrance, dans sa compagnie comme avec le plus grand nombre.
L'autre bande-annonce :
Pour ma part, tant de beauté a fini par faire monter les larmes, des larmes de plaisir esthétique et humain ; mais, même si tout le monde ne va pas jusque-là, je crois qu'en tous les cas, on sort en ayant envie de retrouver l'énergie de son corps et du mouvement, par quelque moyen que ce soit.
Son Last work sera visible à Chaillot en 2017... En attendant, il passe encore au cinéma, et pour aspirer de l'énergie à pleins poumons, je vous le conseille chaudement.
C'est une déclaration d'amour au cinéma, à tous les cinémas, sans cesse renouvelée (pour la 240e fois cette semaine), avec humour, éclectisme assumé, culture passionnée.
C'est la voix agréable de Luc Lagier (et d'autres parfois), qui a envie de partager ce qu'il aime et de se faire plaisir, tout simplement. avec son art du rythme et des présentations succinctes.
C'est entre 5 et 15 minutes consacrées à un réalisateur, un acteur, un film (en 10 petites madeleines, en 5 bonnes raisons) ou un thème (la guitare, les mouvements de
caméra, l'alcool, les cheveux... facile certes, mais jouissif) balayé, puis approfondi, et enfin couronné par un "top five" subjectif et gourmand, pour le plaisir de prolonger la séance et de mettre en valeur des pépites bien plus que dans le souci de hiérarchiser les films.
Parfois aussi c'est une surprise concoctée par un invité auquel on donne carte blanche.
A chaque fois, en tout cas, c'est l'assurance de déguster un concentré de 7e art, et d'avoir irrésistiblement envie de découvrir ou de revoir des films cités, voire des films qu'on aurait aimé voir cités.
Pour achever de vous donner envie, voici mon propre "top five" provisoire de l'émission Blow Up, même si je ne les ai pas tous vus !
Pour un réalisateur : Milos Forman
Pour une actrice ou un acteur : Romy Schneider, Romy... à partir de 1'50, après Sissi, il n'y a plus que des chefs-d'oeuvre. Et à la fin, les images sauvées de L'Enfer de Clouzot sont incroyables.
Pour un film : Le Mépris
Pour un thème : la musique électro (par Thierry Jousse cette fois) :
Pour la carte blanche : cet ovni tout frais, qui m'a donné une irrésistible envie de voir cet autre ovni moins frais, mais apparemment très méconnu : Out 1.
Et puis, parce que je la trouve drôle, et qu'elle suffit à résumer toute la démarche de l'émission, un petit bonus : Les Valseuses.
Bref, 240 émissions, et beaucoup de réjouissances sur la pelloche.
L'Idiot est entré en moi. Il y restera toujours quelque part, émergeant de la musique du groupe Kino, que je découvris en observant un homme marcher à pas rapides, dans la nuit russe, vers l'impossible sauvetage des hommes.
Le choix des morceaux, et toute la bande-son, y compris les petits bruits, les résonances, les échos, les vibrations, plongent instantanément le spectateur dans une Russie d'aujourd'hui bien concrète, et inquiétante.
Le personnage principal est inscrit très librement - et magnifiquement - dans la filiation de L'Idiot de Dostoïevsky : un "cascadeur social", dont la candeur et le manque d'à-propos touchent
au sublime parce qu'ils ne viennent pas d'un manque de discernement mais
d'un choix, du refus de capituler face au principe de réalité.
Devant lui, une fissure. Symbole facile ? Je ne trouve pas. Un point de départ, tout simplement. Ou, plus exactement, un point de fuite.
Il s'agit de sauver des locataires-cloportes, dans l'urgence.
La caméra, imperceptiblement épaulée, nous guide alors d'un pas décidé dans l'universelle maladie des abus de pouvoir, dont cette
Russie post-communiste, si vivante à l'écran, n'est assurément
qu'un exemple parmi tant d'autres. Puissants qui profitent ou périclitent, tombés plus bas que leurs victimes ; dans la haine, l'indifférence ou l'étouffement des scrupules. Il pourrait aussi bien s'agir de marchands d'armes, despatrons de multinationales, d'émirs ou de ministres de n'importe quelle prétendue démocratie.
Encadré par deux séries de coups insoutenables, le film suit l'Idiot solitaire dans un parcours au rythme parfaitement maîtrisé, fine succession de scènes pressantes qui prennent leur temps, de plans fixes et de travellings peignant la décadence à traits toujours plus précis.
Au bon moment, le rythme s'accélère pour devenir celui d'un thriller - car c'en est un
aussi, mené de main de maître. Suspendus à la roulette des décisions
d'urgence et des réseaux d'influence, pris dans l'étau des unités de temps et de lieu, le héros et le spectateur assistent à une farce tragique, haletants, abasourdis de voir le point d'acmé sans cesse reporté.
Le tout avec une admirable économie de moyens.
Les acteurs sont formidables. Artem Bystrov (prix d'interprétation masculine au festival de Locarno), bien sûr, et tous les autres. Les dialogues et les tirades des uns et des
autres, crédibles et percutants, sont servis par cette langue âpre et vibrante qui m'a toujours fascinée.
Sous nos yeux, des scènes de famille et des étalages de linge sale entre notables, de la violence intime et sociale, des misérables et des puissants véreux,
pris les uns comme les autres dans un engrenage de craintes, et dont le regard trahit le sentiment de
déchéance refoulé sous le cynisme.
L'homme vertueux peut-il garder son arche debout au milieu de toute cette peur et de toute cette lâcheté ?
Aucune caricature d'une Russie fantasmée, tout y est jaugé au plus juste, des critiques et spectateurs russes le confirment. Et si la satire ne dépasse officiellement pas le niveau local (subvention par
le ministère de la culture oblige...), le sens extensible de la parabole
s'impose avec évidence. Tout est là.
L'Idiot est une poignante synthèse des maux de notre monde.
La condition des femmes, même de pouvoir.
L'alcoolisme
évidemment, ici parfaitement exhibé comme une chose si consubstantielle
à la survie qu'elle n'est plus un vice, mais une banalité quotidienne,
culturelle, vitale, omnipotente.
L'abrutissement qui tue, les éclairs qui ne sauvent pas du néant.
La libido narcissique qui annihile la conscience de soi et des autres. La corruption et le cynisme aboutis de médiocres
caciques cinquantenaires, desquels on reconstitue mentalement le parcours prévisible et toujours
recommencé, l'engrenage lent et implacable qui saisit, dès ses débuts,
petit à petit, le prétendant au pouvoir, jusqu'à tuer en lui toute
empathie, tout sens moral.
Ce n'est pas pour autant la nostalgie du communisme,
puisque l'objet même du film, la nature humaine, rend toute éthique du
pouvoir irréaliste. C'est l'échec de l'idéalisme, comme primat possible de la pensée sur les pulsions, à
tous les niveaux de la société.
Ne reste qu'une figure à aimer, et qu'on aime immédiatement, pour son humanisme désespéré,
anthracite, rongé de tous côtés, qui tente au mépris de la raison de récupérer
l'irrécupérable.
Ne reste que le regard atterré d'un Juste qui s'est volontairement égaré dans le grand monde, d'un durak,digne héritier de son père et du prince Mychkine, cramponné au bien par nature, par besoin, simplement parce qu'il est "comme ça", parce qu'il a ce handicap de la compassion et de l'honnêteté pour ou parmi ceux qui n'en ont plus. La douce folie de sous-estimer la gravité des complots, l'avilissement général, et de poursuivre sur la voie qu'il s'est choisie, même si tout lui crie qu'elle est sans issue.
L'Idiot laisse un goût métallique en bouche, des larmes de fer dans la gorge, mais réussit encore la prouesse de semer quelques
doses d'humour sur son passage.
Si "les sceptiques seront confondus" (Mommy), ce ne sera certes pas par la marche du monde... mais, peut-être, par l'existence ainsi rappelée de quelques êtres potentiellement capables de nous sauver tous, si nous acceptons de les suivre loin des murs familiers. Et comme je suis athée, ce n'est pas au Christ que j'ai pensé, mais à tous les merveilleux idiots connus et inconnus qui surnagent, oublieux de leur confort, à la surface de notre monde d'ombre, et y sèment d'insaisissables particules de lumière.
Ce film donne un corps infiniment présent à leur isolement. Un corps recroquevillé, abandonné sur la neige tassée par l'incurie, que l'on quitte plein d'amour impuissant.
Et en moi résonne depuis, et résonnera bien souvent désormais, face aux folies furieuses de l'humanité, cette interrogation désespérée que Dmitri adresse à sa compagne : Ma chérie, ne vois-tu pas combien je te hais en ce moment?
"Still life" est le titre original. Nature morte ? Non... Vie immobile ? Encore la vie ? Oui... Mais je dois dire que le titre français, coupable de grande distance avec ce qu'il est censé traduire, me plaît beaucoup aussi.
Uberto Pasolini... récompensé à la Mostra de Venise... Quel joli jeu du cinéma avec ses grands noms.
Ce n'est pas une comédie à proprement parler, même si l'on sourit souvent. "Tendre" est réellement l'adjectif qui va et vient à l'esprit devant ce film, après ce film. Attendrissant, précisément parce qu'il n'en rajoute pas. Le film dans son ensemble n'a pas honte de ses sentiments, mais la subtilité le porte de bout en bout. Les scènes, les regards, les gestes, les paroles, les cocasseries ne sont jamais ostensiblement offerts, qu'ils soient poignants ou amusants : ils s'arrêtent juste à temps pour que nous en saisissions la saveur et l'émotion, sans s'attarder. Les répliques résonnent puis s'évaporent, parce que la vie est là, qu'elle ne laisse pas le temps ni la force de tout dire. Pas comme au cinéma.
Toute la soirée, ce modeste mais profondément humaniste voyage chez les solitaires, les simples, les sensibles, les écartés qui nous entourent m'a bercée de sa lumière douce et mélancolique, sans la moindre morosité. Un aspect inattendu de la mort qui donne envie de vivre dans un monde vert et bleu.
Eddie Marsan, pro des grands seconds rôles pas toujours tendres, est dans cette composition inhabituelle un acteur tout en nuances et en finesse. John May, ses presque TOC, son regard brillant d'humanité contenue, sa bouille sans âge et sans mollesse, ses petits pas parallèles, ses brusques élans d'énergie et ses sourires fugitifs... Vous l'aimerez tout de suite. La caméra le suit, et c'est bien assez. Les visages parlent autant que les bouches, tout au long des séquences, tant le casting est excellent. La bande-son, très sobre et touchante elle aussi, nous accompagne précautionneusement.
Je suis encore toute percluse de sourires émus.
Je ne suis pas d'accord avec ceux qui trouvent le film sans relief ou moraliste, vous l'aurez compris. Pas du tout. Les angles morts de la société sont simplement explorés, et un homme faussement plat, tenace, pugnace, au grand coeur nourri au thon en boîte et regonflé aux sels pétillants, nous les fait aimer.
Désespérant d'espoir.
La toute dernière scène, à la limite, est de trop, mais elle remplit son rôle, et la réalité reste bien ancrée à l'âme, sans peser. Film funambule, sinon comédie.
La bande-annonce en montre un petit peu trop, mais elle est belle... A regarder... après !
Thomas Salvador a fait de son court-métrage un long-métrage cinq étoiles, 78 minutes d'enchantement artisanal ; un OCNI bien frais, d'autant plus marquant qu'il ne semble pas se prendre au sérieux. Bienvenue au premier anti-super-héros français !
Pour commencer, une bande-annonce parfaite, à regarder sans crainte : elle n'annonce que le thème sans rien dévoiler de l'intrigue.
Le script et le scénario sont économes, très maîtrisés sous l'apparente désinvolture.
Super-héros, réalisme social, burlesque, comédie romantique, action... Thomas Salvador joue de tout sans artifice, et le résultat est étonnamment naturel. Le film fait rire et sourire sans être dépourvu de réalisme et de subtilité.
Ce film n'a rien de mou : il est plein de colère et de sensualité ("la caresse la plus longue du monde", une séquence restée gravée sur ma rétine), de plaisirs charnels et aquatiques enveloppés de discrétion et d'altruisme.
On passe aussi la séance en lévitation dans les gorges du Verdon, leur beauté, leur chaleur et leur fraîcheur qui crèvent l'écran. Plus qu'un décor, un habitat pour notre étrange Vincent...
La caméra prend l'image avec finesse et sait se faire oublier : jamais
on ne se dit "tiens, c'est un beau plan", et pourtant tous les plans
sont beaux.
Je crois que le grand plaisir que j'ai pris à voir ce film vient de la manière dont il équilibre et harmonise les contraires : révolte/paix ; chaud/frais; audace/pudeur ; charnel/minéral.
Les seconds rôles sont excellents, notamment celui de Driss, joué par l'acteur Youssef Hajdi.
On en ressort en se sentant bien, je ne vois pas comment dire mieux.
Vincent n'a pas d'écailles (quelle trouvaille que ce titre) est tout simplement un film libre, aéré. Ce n'est pas si fréquent.
Bref, il est temps de prendre un bain de jouvence, au moins au cinéma ! Il est regrettable que ce genre de films ne soit pas proposé par davantage de salles... Mais allez, on ne va pas refaire le monde... Ou si, justement, au moins pendant 1h18, en compagnie de Vincent-Thomas et de Vimala Pons.